, Le business du thon rouge au Japon

On comprend que les 36 thoniers-senneurs français l’aient saumâtre et se remettent à bloquer les ports. L’arrêt brutal de la pêche le 15 juin dernier les a privés de 15 millions d’euros. À condition qu’ils n’aient bien rempli leur quota qu’à moitié comme ils le prétendent !

Pendant ce temps, à 10.000 kilomètres de là, sur le célèbre marché aux poissons Tsukiji de Tokyo, les allées sont bondées de thons rouges surgelés alignés comme à la parade. Chaque matin, on peut assister au même curieux manège. Prélèvement de morceaux de chair, observation attentive, ça mâchouille, ça rumine presque. Les grands chefs dans l’art du sushi se disputent les plus belles pièces… Le coût n’a plus d’importance. Un magnifique thon de 214 kg s’est vendu 230.000 euros, il n’y a pas si longtemps. Aussi cher qu’une Ferrari, rouge elle aussi.

Les businessmen du sushi continuent à se remplir les poches. De plus en plus, le thon rouge devient le caviar des pays asiatiques. À lui seul, le Japon s’empare de 70 % des prises méditerranéennes. Officiellement, elles devraient s’élever à 28.500 tonnes cette année. Mais, si les pêcheurs illégaux et tricheurs continuent à opérer comme les années précédentes, la prise réelle s’établira plutôt à environ 50.000 tonnes, selon les organisations écologiques comme Greenpeace ou Oceana. L’Espagne vient de reconnaître qu’elle a dépassé son quota 2007 de 7.000 tonnes (pour un quota officiel de 5.568 tonnes) ! Les Japonais raflent tout ce qu’ils peuvent pour consommation immédiate ou stockage. Plus de 70.000 tonnes de thons rouges s’entassent ainsi dans de monstrueux congélos nippons à – 70 °C, réserves pour les jours de famine, mais aussi pour infléchir les cours à la baisse. En Méditerranée, au large des Baléares et de Malte, les fermes d’engraissage de thons se multiplient avec une capacité d’accueil bien au-delà des prises officielles….

En période de fêtes, les Japonais paient jusqu’à 45 euros la bouchée de 20 à 30 g du meilleur thon, gras et parfumé à souhait, selon Stéphane Beaucher, chargé de la campagne Océans de Greenpeace. À 1.500 euros le kilo, on est bien loin des 7 à 8 euros payés par les fermes d’engraissement aux senneurs (pêcheurs capturant des thons vivants au moyen de sennes, les filets) en début de chaîne. Et pourtant, ces derniers ne sont pas à plaindre. Celui qui remplit son quota de 120 tonnes (en moyenne) peut compter sur 840.000 euros de chiffre d’affaires. Les remorqueurs qui tirent le poisson vivant depuis les senneurs jusqu’aux fermes d’engraissement peuvent compter, eux, sur un euro du kilo. La plus grande partie de ce business qui pèse plusieurs centaines de millions d’euros est entre les mains de quelques grands groupes japonais, comme Maruha ou Mitsubishi, lesquels s’engraissent encore plus vite que les thons en cage.

En attendant, la sushi-attitude gagne du terrain. Les restaurants japonais fleurissent en Europe, en Amérique et partout dans le monde. La demande en thon rouge ne fait que croître. Même si, dans la plupart des Jap’ du coin de la rue, le thon cru n’est en fait que du thon albacore à la chair également rouge. Mais bien moins cher à l’achat.

par Gwendoline Dos Santos

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