Face à la catastrophe, le recours aux échelles géographiques

La catastrophe nucléaire de Fukushima tend à brouiller les paysages dramatiques brutalement dessinés par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011. Pour tenter d’appréhender la situation actuelle du Japon dans son ensemble, Globe vous propose ci-dessous une sélection non-exhaustive de cartes (Atlas du Japon de Ph. Pelletier, ed. Autrement) ; de liens (études, articles, vidéos, photos) ; et d’émissions de Planète terre en mp3. La hiérarchisation des informations ici présentées suit une logique d’échelle spatiale.

Il y a le territoire qui a été directement frappé par le séisme et le tsunami. Il s’agit de la façade maritime du Tôhoku, terminaison ou périphérie nord-est de la mégalopole tokyoïte. C’est là que sont les morts (près de 10 000), les disparus (plus de 10 000) et les destructions. C’est tout autant de ce territoire régional qu’ont été évacués, en un temps et avec une efficacité record, entre 500 et 800 000 habitants. Pour prendre la mesure de cette évacuation et de cette mise à l’abri à une échelle aussi importante, on peut procéder par comparaison. Les conséquences du passage de Katrina sur la Nouvelle Orléans (2005) ont révélé l’intensité des inégalités, de la pauvreté et du retrait de la puissance publique dans le sud des USA. La force du séisme de Sendai a été bien plus élevée que celle du séisme qui a frappé Haïti en 2010, ou Benda Aceh (Sumatra, Indonésie) en 1997 (région dévastée également par le tsunami de 2004). Le bilan humain du séisme est pourtant moins catastrophique ici et fut bien plus terrible encore là-bas. Si l’épicentre du séisme s’était trouvé face à la ville-centre de Tokyo, la catastrophe humaine eut été bien pire encore. On oublierait presque que cette ville-centre a été affectée elle aussi le 11 mars par des secousses de forte magnitude, mais moindre qu’à Sendai : c’est qu’on y déplore pour ainsi dire pas de victimes – c’est, en partie, en raison des leçons tirées du tremblement de terre de Kobé (1995).

Il y a les territoires qui subissent les contrecoups du séisme et du raz de marée : ceux de la catastrophe industrielle et technologique ; ceux de la catastrophe économique. Et, dans chacun d’eux, des effets sur les hommes et sur les sociétés, qu’on ne peut encore mesurer – même si on a, hélas, l’intuition qu’ils seront grands ou immenses. Le territoire de la catastrophe nucléaire est pour l’heure inconnu : sera-t-il délimité par un rayon de 50 km, 250 km, de plusieurs milliers de km ? Celui de la catastrophe industrielle sera délimité par le rayon de dispersion et d’épandage des déchets : hydrocarbures et métaux lourds des entrepôts des ports que le tsunami a rayé de la carte ; dégazage de CO2 de raffinerie en feu, usines incendiées… On ne mesure pas encore les conséquences de ces registres de la catastrophe sur le territoire agricole japonais et sur l’espace alimentaire dont le Japon est le centre.

Le territoire de la catastrophe économique sera à l’échelle de la mégalopole de Tokyo. Cette catastrophe sera à l’échelle du degré très élevé de sophistication et de complexité de la plus grande organisation urbaine du monde. Elle sera à l’échelle du degré très élevé de développement de l’économie du Japon et de la richesse de sa société. Quelles seront, d’ailleurs, les conséquences sociales de cette crise ? Comment faire fonctionner ce cœur battant du monde – cœur financier, cœur industriel, cœur marchand, cœur technologique, songeons à l’industrie automobile, aux composants et aux produits électroniques, aux ports à porte conteneurs en eaux profondes, aux laboratoires scientifiques et de recherche et développement… – sans électricité ; qui plus est en plein hiver ? Tous les réseaux de communication sont endommagés, donc tous les flux matériels et immatériels sont très perturbés. Le seront-ils davantage encore ? Les déplacements et la mobilité des hommes sont interrompus. Sur quel rayon ? Pour combien de temps ? Combien de temps pour un retour à l’état antérieur à la catastrophe ? Convient-il ici de penser les événements en termes de catastrophe urbaine ? Ou en termes de résilience sociale ?

Les confins, les réseaux et le territoire du Japon (2ème ou 3ème économie mondiale, 130 millions d’habitants) sont aussi à l’échelle du monde. Convient-il, à l’échelle du monde, de parler de catastrophe sans tomber dans le catastrophisme ? La crise des subprimes, avec ses centaines de milliers d’américains privés d’habitation, à l’origine de la faillite de Lemahn Brothers, elle-même à l’origine de la crise économique actuelle, et des dizaines de millions d’emplois détruits, ont-t-elles été catastrophiques ? Toujours est-il que les conséquences de la destruction d’une petite partie du territoire économique, productif et extraverti japonais, puis de la semi paralysie de la moitié est (au moins) de la mégalopole de Tokyo et de sa ville centre, ont d’ores déjà un impact important sur l’économie mondiale et sur la société-monde.

Sylvain Kahn

[Article original sur globe blog de france culture->http://www.franceculture.com/blog-globe-2011-03-17-japon-face-a-la-catastrophe-le-recours-aux-echelles-geographiques.html-0]