« IMA » : LE PRÉSENT

Takeshi Kitano, alias Beat Takeshi, amuseur public et réalisateur, fait partie de ces hommes qui font montre d’une acuité sans pareille pour saisir le « temps présent ». Il est assurément un virtuose dans l’art d’être dans le coup – il n’aurait pu, sans cela, régner depuis tant d’années sur le monde féroce du show-biz nippon. Mais il possède surtout la rare capacité à établir une juste distance avec son temps : il décroche, tel un boxeur, des directs rapides et précis aux bien-pensants dans un corps à corps violent, puis se détache aussitôt, fort du statut de saltimbanque dans lequel les Japonais l’enferment. Ce sens de la distance et, disons-le, de la duplicité – « je suis vil comme un charognard », affirme-t-il – a fait de lui un observateur lucide de la réalité nippone. Sa lucidité provient aussi de son souci du rire pour tous ; dernier « généraliste » du rire bénéficiant encore de la présence de chaînes de télévision elles-mêmes généralistes, il a été amené à triturer le noeud gordien appelé modernité qui enserre la société japonaise contemporaine. Non content d’être comédien, commentateur politique, cinéaste et romancier, il donne ainsi dans la sociologie sauvage, domaine où il excelle ; il parvient à faire du Bourdieu en évoquant le champ journalistique, du Derrida lorsqu’il parle de déconstruire ses films, du Baudrillard quand il raille les politiques (et que dire de son analyse sur la prolifération des chaînes thématiques qui rejoint, presque mot pour mot, les propos critiques du sociologue Dominique Wolton ?).
Bref, il est devenu à lui tout seul une machine à penser le présent nippon. Cynique, il l’est. Mais un cynique qui refuse la déchéance. Un désenchanté qui rejette la dissolution du lien social. De cet impossible écartèlement naît sans doute l’étrange beauté de son dernier film, Hana-bi, sous-tendue par un thème somme toute rare au cinéma : la tendresse.
Kazuhiko Yatabe

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