Depuis la catastrophe qui a frappé l’archipel, il y a trois mois, le débat sur la politique énergétique du pays a repris. Certains imaginent de nouvelles démarches.

Dans la nuit du 1er juin, alors qu’à la Chambre des représentants une motion de censure avait été déposée à l’encontre du gouvernement de Naoto Kan [Parti démocrate], une quinzaine de personnes se réunissaient dans une salle de Shinjuku, à Tokyo, pour échanger des idées. Il s’agissait d’une réunion préparatoire à la création, d’ici à la fin du mois, d’un groupe baptisé “Décidons ensemble ! Référendum sur les centrales nucléaires”. Tandis que certains soutenaient l’idée que “des personnes sont favorables au maintien des centrales à condition d’en réduire le nombre” et qu’il “importe par conséquent de tenir compte de leur avis”, d’autres rétorquaient : “Le fond du problème n’est pas une question de quantité. Il s’agit de savoir s’il faut les supprimer ou les maintenir.”

Hajime Imai, secrétaire général du bureau d’information sur le référendum, qui conduisait les débats, enquête depuis de nombreuses années sur les mécanismes de démocratie directe, dans divers pays ainsi que dans plusieurs régions de l’archipel. “L’avenir des centrales est directement lié à la vie des habitants, à leur survie. En ce moment, il n’y a pas de sujet plus approprié pour aborder la question de la démocratie”, affirme-t-il. Pourquoi faut-il organiser un référendum national ? Parce qu’on ne peut pas espérer favoriser la réflexion et les débats entre citoyens en s’en remettant au gouvernement et à la Diète. C’est lorsque nous sommes réellement impliqué dans la décision à prendre que, pour la première fois, l’intérêt et la réflexion de chacun deviennent plus importants. La position du groupe de citoyens ne devrait être ni la “dénucléarisation” ni la “promotion” du nucléaire. Son but est en réalité de favoriser le fonctionnement de la démocratie et son évolution. Depuis l’accident de Fukushima, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer un référendum sur la politique énergétique. M. Imai et ses amis élaborent leur projet de groupe de réflexion à la lumière d’une loi qui existe déjà : celle qui permet de réviser la constitution par le biais du référendum.

De nos jours, de graves problèmes posés par la science et la technologie pèsent sur la démocratie, qu’il s’agisse des centrales nucléaires, du réchauffement climatique ou des manipulations génétiques. De plus, les risques de conséquences désastreuses – dont l’ampleur nous est encore inconnue – sur les générations futures n’est absolument pas négligeable, par exemple dans le cas de l’accident de Fukushima. Les générations à naître ne sont pas en mesure aujourd’hui de donner leur avis et de voter, bien qu’il soit probable qu’elles héritent de déchets radioactifs et d’une planète plus chaude. Elles sont donc victimes d’une énorme injustice. Même en ce qui concerne la politique fiscale et la sécurité sociale, sujets qui concernent directement la vie quotidienne des citoyens, le fait de laisser à la charge des générations futures le poids du financement des régimes sociaux actuels est toujours un objet de polémique. La démocratie telle que nous la connaissons est structurellement incapable de résoudre les problèmes qui se perpétuent sur plusieurs générations. Il s’agit donc de freiner l’égoïsme des générations actuelles et de prendre des décisions justes tenant suffisamment compte des générations à venir. Comment peut-on y parvenir ?

La tentative de “sondage délibératif” (deliberative poll) menée les 28 et 29 mai à l’Université Keio à Tokyo apporte une solution à ce problème. Le terme de “sondage” n’est pas utilisé ici dans son sens habituel. Les 127 hommes et femmes de tous âges rassemblés dans l’auditorium avaient été sélectionnés par échantillonnage aléatoire parmi les 3 000 personnes ayant répondu à une enquête nationale. Certains des participants venaient même des trois préfectures sinistrées : Iwate, Miyagi et Fukushima. Ainsi, l’auditorium offrait un échantillon très représentatif de la population japonaise. Sur le thème “La retraite, un choix de générations”, les participants, répartis en petits groupes, ont débattu sur trois questions dont “Une retraite financée par la sécurité sociale ou uniquement par les taxes ?”. Lors de la réunion qui a suivi, ils ont pu interroger les spécialistes et les personnes concernées par le sujet et écouter des points de vue divers et opposés. La réflexion s’est poursuivie pendant plus de dix heures de débat au total. Le but était qu’à l’issue de ces deux jours chacun des participants puisse se forger un avis éclairé, et non de parvenir à une quelconque conclusion unanime. Ce qui est très intéressant, c’est que l’on voit apparaître une nette évolution dans la manière de penser des participants à travers le questionnaire auquel ils ont répondu avant et après l’expérience. Par exemple, le nombre de personnes approuvant une hausse de la TVA pour financer la sécurité sociale avait, en l’occurrence, sensiblement augmenté une fois le débat terminé. Concernant la réforme de la retraite nationale, on constatait une augmentation du nombre de réponses indiquant qu’il fallait penser en priorité aux générations qui allaient cotiser plutôt qu’à celles qui touchaient déjà une pension.

Le professeur James S. Fishkin, de l’université de Stanford, venu au Japon pour l’occasion, est l’inventeur des sondages délibératifs. “Ce que je peux dire, d’après mon expérience dans divers pays, c’est que les gens sont capables de jugement. Si on leur en donne occasion, ils répondront de manière sensée”, explique-t-il. A l’étranger, il n’est pas rare de voir que les résultats de ces sondages ont une influence réelle sur les décisions politiques. Selon le professeur Yasunori Sone, directeur du Centre de recherches sur les sondages délibératifs de Keio et organisateur de l’expérience, les enquêtes centrées sur les inégalités entre générations sont nouvelles, même à l’échelle mondiale. “Si les sondages délibératifs contribuent à apporter une solution aux problèmes d’inégalité entre les générations, nous pourrons changer la démocratie japonaise.”

Alors que la situation actuelle ne cesse de révéler les défauts de la Diète et de la politique partisane, il est important d’essayer de trouver de nouveaux moyens d’expression démocratiques. Il serait par exemple intéressant de voir ce que donnerait la combinaison du référendum national et du sondage délibératif. Au sujet des centrales, notamment, que ressortirait-il des urnes après un processus impliquant le plus grand nombre de personnes dans l’étude, la réflexion et la parole ? Les possibilités de préserver, d’améliorer et de consolider la démocratie sont encore très nombreuses.

© 2011 – Courrier International – Article original –  Seiki Nemoto | Asahi Shimbun