On a tendance ces derniers temps à l’oublier, mais le Japon, c’est la deuxième économie du monde, le premier créancier des Etats-Unis et les deuxièmes réserves mondiales de change. S’il veut exister davantage, notamment face à son encombrant voisin chinois, l’Archipel n’a plus de temps à perdre et doit apprendre à mieux mettre en avant ses atouts. Dans les années 1990, juste avant le retournement de son économie, Tokyo était renommée pour sa puissance de feu financière. Celle-ci demeure aujourd’hui, même si la montée en puissance de la Chine a tendance à la diluer. Or tout porte à croire que ses propres faiblesses, comme son endettement, qui avoisine 170 % du PIB, ou son conservatisme exacerbé le brident, voire le privent d’une quelconque initiative.

Depuis plusieurs mois, les milieux politiques et administratifs sont agités par un débat portant sur une gestion plus active des réserves de change. De commission de réflexion en rapport d’étude, cela pourrait déboucher à terme sur la création d’un fonds souverain destiné à des investissements plus risqués. Comme l’ont fait la Chine ou les pays du Golfe. C’est sans compter avec l’opposition farouche du ministère des Finances, pour qui le placement des réserves doit se faire en actifs liquides et sans risques. Actuellement, près de 90 % des réserves sont investies en titres de dette.

Les banques japonaises ont beau être peu exposées au « subprime », les autorités financières japonaises ont été critiquées pour leur inexistence dans la gestion concertée de cette crise. Au moment où la zone euro a mis en place en urgence des lignes de liquidités, où la Réserve fédérale a choisi d’abaisser les taux d’intérêt, où les autorités américaines ont concocté un plan de relance, la Banque du Japon a estimé que les outils existants suffisaient. Elle est jugée aujourd’hui responsable de la volatilité du Nikkei car cette absence de volonté politique a dérouté les investisseurs. Va-t-elle pour autant changer radicalement d’attitude avec le nouveau gouverneur qui doit prendre ses fonctions en mars ? Peu y croient car ce dernier ne dispose d’aucune marge de manoeuvre. Il ne peut ni abaisser les taux d’intérêt, déjà très bas, ni favoriser une politique de relance.

Peu séduisante malgré ses fleurons industriels, la Bourse de Tokyo décroche de ses voisines asiatiques. C’est un phénomène qui a déjà été observé en 2007, où, face à la baisse de 12 % de Tokyo, Hong Kong par exemple a gagné 40 %. Et les autorités de tutelle japonaises ont beau préparer un énième plan pour faire de leur marché financier un « hub » régional, sans une politique plus affirmée, celui-ci a peu de chances d’aboutir à court terme.

S’il veut affirmer ses positions, notamment vis-à-vis de l’étranger, le Japon doit accepter de s’ouvrir davantage qu’il ne le fait et ne plus se contenter d’ajuster ses positions sous la pression extérieure. C’est une façon pour lui d’assurer de la croissance, en important plus et en ouvrant sa porte aux capitaux étrangers. A un moment où les actifs sont meilleur marché et intéressent les fonds étrangers, le débat mérite d’être lancé.

Le relais indispensable à cette politique, ce sont des leaders plus charismatiques. Un peu plus de quatre mois après avoir pris, dans la hâte, les commandes de l’Etat, Yasuo Fukuda est loin d’avoir réussi à séduire. L’éphémère Shinzo Abe avait orienté sa politique vers l’extérieur avec le voyage de la réconciliation en Chine ou encore l’initiative pour le climat de Heiligendamm. Mal comprise, cette politique a contribué à sa chute, ses préoccupations étant jugées trop éloignées de celles de la population. Yasuo Fukuda choisit de se recentrer sur les affaires intérieures. Il est vrai qu’il arrive dans un contexte plus délicat. L’économie s’enraye et pourrait ne croître que de 1 % en 2008-2009, voire entrer en récession. L’inquiétude des ménages grandit, les salaires stagnent et ont même baissé de 3 % en décembre. Quant aux inégalités, elles s’accroissent.

Sans avoir l’aplomb d’un Junichiro Koizumi qui a bousculé le pays, l’austère nouveau Premier ministre paraît bien à la peine pour emprunter une nouvelle voie et marquer la rupture avec ses prédécesseurs. Junichiro Koizumi, le loup solitaire, était le chouchou des milieux d’affaires mais était honni par une partie de la classe politique. Shinzo Abe a été surnommé « Monsieur KY ». L’expression, très à la mode au Japon, signifie « ne pas être dans l’air du temps ». Yasuo Fukuda est affublé d’un autre sobriquet : « Bimbo Gumi » ou « dieu des pauvres », celui qui rend pauvres tous ceux qu’il touche ou approche.

A la différence de ses prédécesseurs, le Premier ministre n’a pas les coudées franches car il est arrivé au pouvoir juste après les élections législatives, où le Parti libéral démocrate a perdu le contrôle du Sénat. Le combat politique évolue à présent en un bras de fer permanent entre le parti au pouvoir et l’opposition, l’un tentant d’annuler ce que l’autre met en place. Jusqu’aux prochaines élections générales, dont Yasuo Fukuda n’a pas encore fixé le calendrier.

C’est tout cela le Japon 2008, une accumulation de maux qui, mis ensemble sans qu’une direction ne soit affirmée, sans que des options précises ne soient prises, risquent de peser une nouvelle fois sur le moral des patrons et des ménages. Seulement, à force de répondre par le silence à des voisins hypercommunicants, à force de repousser sans cesse les indispensables réformes pour ne pas heurter la population ou pour réunir l’indispensable consensus, l’Archipel prend un énorme risque. Celui d’être lui-même « KY », décalé dans le temps. Et pour longtemps.

Source : www.lesechos.fr

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