Dopage, matchs truqués, racisme…le sport de lutte japonais perd ses lettres de noblesse au rythme des scandales relayés par la presse.

Depuis quinze siècles que le sumo a été introduit au Japon, jamais ce sport ancestral ne s’est si mal porté. Une série de scandales a ébranlé le petit monde clos et opaque des «écuries» (sumo-beya), où des maîtres forment leurs disciples à cette dure école d’ascétisme et d’humilité. Matchs truqués, lutteurs dopés, blessures simulées, apprentis tabassés, c’est l’heure du grand déballage. Et voilà les sumotoris déboulonnés de leur piédestal de demi-dieux.

«Le sumo est plus qu’un sport, explique Toshiharu Kyosu, un ancien lutteur devenu commentateur. Certains considèrent les tournois comme une cérémonie religieuse shintô. D’autres, comme un art dramatique, voire un art martial. Son origine s’identifie à la naissance du pays. Le sumo est lié au bushido, le code d’honneur des samouraïs. Les lutteurs sont les représentants sur terre de forces fantastiques.» Un sumotori, en théorie, ne parle pas et ne se plaint jamais. La simplicité, la douceur et la rigueur morale sont les vertus cardinales prêtées à ces géants de chair et de graisse. C’est du moins ce que le public a longtemps cru…
Linge sale et cannabis

Il y a trois semaines, Soslan Gagloev, un lutteur russe de 20 ans, connu sous le nom de Wakanoho, mettait brutalement les pieds dans le plat en dénonçant le «milieu pourri» du sumo nippon. Lors d’une conférence de presse d’à peine dix minutes, le jeune homme s’est dit prêt à «raconter toutes les saletés» dont il a été témoin, durant sa brève carrière. D’autant plus brève que, l’été dernier, l’association japonaise de sumo l’a «exclu à vie» du circuit, pour possession de cannabis. Persuadé d’être un bouc émissaire, Gagloev lave son linge sale en public, ayant perdu à peu près tout espoir de réintégration. Il a ainsi promis des révélations sur le dopage des lutteurs et le bidonnage des matchs : «J’ai été obligé de livrer des combats truqués contre de l’argent dès que je suis entré en première division», a affirmé le malheureux Gagloev.

Truqué le sumo ? C’est le soupçon qui vaut à l’hebdomadaire Shukan Gendai d’être traîné en justice par les plus grands sumotori du pays. Le magazine à scandales a publié, l’an dernier, une enquête démolissant l’actuel numéro 1 de la discipline, Asashoryu. De son vrai nom Dolgorsuren Dagvadorj, ce Mongol de 28 ans, 145 kilos pour 1,85 mètre, aurait «acheté onze desquinze combats» du grand tournoi qui lui a permis de remporter son dix-neuvième trophée. Chacune de ces victoires prétendument arrangées aurait été monnayée 800 000 yens (5 500 euros), selon le Shukan Gendai. Venu, début octobre, à la barre, le belliqueux Mongol Asashoryu a nié avoir arrangé des combats. Il est maintenant soutenu par trente-deux lutteurs, qui, avec leur armée d’avocats, réclament des dommages et intérêts de 860 millions de yens (5,9 millions d’euros).

Devant le tribunal, le magazine a en revanche été conforté par le témoignage d’une ancienne vedette du sumo : «Quand j’étais lutteur, 75 à 80 % des combats étaient arrangés et j’ai moi-même participé à de telles pratiques», a déclaré Itai, qui tenait le haut de l’affiche dans les années 80. Au fil de ce procès, le scandale ne fait donc que grandir. Et la fin tragique, en juin, d’un apprenti lutteur japonais de 17 ans, battu à mort dans une écurie, a choqué tout le pays. Le maître de l’écurie – dont le salaire mensuel (9 000 euros) a été réduit d’un tiers pendant trois mois – ainsi que trois lutteurs sont en cours de jugement pour meurtre.

Il y a encore quinze ans, le Japon baignait dans l’âge d’or du sumo. Pour la plupart des habitants de l’archipel, le nom de Takanohana, plus jeune lutteur entré en compétition, à 17 ans, vingt-deux fois vainqueur de la Coupe de l’empereur, fils de l’ex-champion Futagoyama, reste associé à cette époque d’euphorie. Takanohana charmait les foules par le contraste entre son style agressif et son visage poupin. Les hauts et les bas de la vie sentimentale de ce demi-dieu à marier faisaient même monter ou baisser la Bourse de Tokyo.
Ruisseaux de sueur

En 1994, sacré yokozuna (grade suprême du classement) à 21 ans, son 1,85 m supportait 160 kilos. Aujourd’hui, à 35 ans, Takanohana a fondu. Depuis qu’il s’est retiré de la compétition et dirige sa propre écurie, il est tombé à 90 kilos : «J’entretiens ma forme. Je mange moins. Je profite un peu plus de la vie.» Quand paraît le maître, les lutteurs osent à peine le regarder. Takanohana s’assied, observe l’entraînement, ne dit rien jusqu’au salut de fin.

Avec la force de titans, les énormes ventres claquent l’un contre l’autre. Les chignons virevoltent. Depuis l’aube, les sumotori, levés à 5 heures, s’entraînent dur. A jeun. Des ruisseaux de sueur coulent entre leurs omoplates. Etirements, grands écarts, exercices d’endurance, combats… Jusqu’au premier repas de la journée, à 9 heures, le moment du chanko-nabe, un copieux pot-au-feu de viande ou de poisson mijoté avec des légumes. Après la sieste, l’entraînement reprend, d’une intensité inouïe. Chacun souffre en silence. Sans un mot. Sept heures par jour. Le prix à payer pour pouvoir encaisser les chocs sans se rompre les cervicales. Et devenir des champions couverts d’or. «Les lutteurs d’aujourd’hui ne s’entraînent plus assez.» La pique est de l’oncle même de Takanohana, l’ex-grand champion Wakanohana.

A l’évidence plutôt que d’en baver dans les écuries, les ados nippons d’aujourd’hui préfèrent, de loin, s’éclater sur leurs consoles de jeux vidéo. Ce n’est donc pas un hasard si les deux derniers sumotori sacrés yokozuna se trouvent être des étrangers. Le sumo d’élite n’est plus le sport 100 % japonais de jadis. Les Hawaïens, à la forte corpulence, sont admis dans le dohyo (arène) depuis plus d’un siècle. L’ex-basketteur hawaïen Chad Rowan, Akebono de son nom de lutteur, 2,04 m, 225 kilos, était devenu le premier étranger à accéder au pinacle de la hiérarchie, lorsqu’il fut sacré yokozuna en 1993. Akebono avait su assimiler la culture humaine, religieuse et spirituelle du sumo, élevé au rang de kokugi (art national).

Mais la récente accélération de cette ouverture (avec la percée de Coréens, de Mongols et d’Européens de l’ex-bloc soviétique) déplaît à ceux pour qui le sumo doit rester cet «art national.» En 2004, certains, à Tokyo, avaient comparé la consécration de Asashoryu, arrivé d’Oulan-Bator en 1997, à «l’invasion des Mongols au XIIIe siècle.» Et tant pis s’ils oublient au passage que le sumo, avant d’arriver au Japon, était déjà pratiqué en Corée, en Chine et en Mongolie. A Tokyo, un parlementaire a carrément proposé d’interdire le sumo aux étrangers. «Le dernier incident [avec le lutteur russe Gagloev, ndlr] nous rappelle qu’il est difficile, pour ceux qui ne possèdent pas l’esprit japonais, d’être les porteurs de notre culture», soutient Kenshiro Matsunami, ancien lutteur et ex-vice ministre des Sports.
Sévère punition

Les trois sumotoris châtiés l’été dernier pour consommation de cannabis sont tous trois russes. Pour quelques volutes de marijuana, voici les 34 lutteurs étrangers licenciés au Japon (sur un total d’environ 700 lutteurs dans 53 écuries) dans la ligne de mire des puristes. Meilleur lutteur de longue date, impétueux et irascible, le Mongol Asashoryu, au centre de l’actuel procès en diffamation, n’en est pas à son premier accroc. Au cours de l’été 2007, il avait été sévèrement puni par l’association du sumo (salaire baissé d’un tiers, exclusion de tournois), pour avoir simulé une blessure aux ligaments. Il avait fait faux bond à une tournée caritative dans l’archipel, prétextant des douleurs au genou, mais fut filmé, deux jours plus tard, en Mongolie, sur un terrain de football, participant à un match de gala !

«Si un yokozuna se retrouve pris dans une affaire trouble, les dégâts sont énormes», juge Eriko Suzuki, originaire des quartiers populaires de Tokyo. Pour cette fan qui a grandi à deux pas de Ryogoku, le quartier des écuries et restaurants de chanko-nabe et du Ryogoku Kokugikan (le stade de sumo de Tokyo) : «Les meilleurs doivent montrer l’exemple car ils influencent les lutteurs plus jeunes. Aujourd’hui, les Japonais en ont assez des scandales. Ils attendent avec impatience le retour d’un grand champion à la force tranquille.» Japonais de préférence… Malgré ses exploits, Asashoryu n’a jamais réussi à se faire aimer du public : on lui reproche son manque de modestie et de raffinement. Tout juste nommé, le nouveau président de l’Association du sumo japonais, l’ex-champion Musashigawa, a promis de remettre de l’ordre et de «combattre tous les maux du sumo». Son premier projet en dit long : soumettre les lutteurs étrangers à un programme spécial d’éducation d’un an. Pour être dignes de devenir yokozuna

MICHEL TEMMAN

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