Situées au coeur des villes, les galeries marchandes ont survécu jusqu’à présent, mais les grands magasins qui animaient ces rues ferment. Et la clientèle se dirige vers les grandes surfaces, en banlieue.

Un dimanche de décembre 2000, une semaine avant la fermeture du grand magasin Sogo. Une pluie glaciale s’abattait sur l’arcade de la galerie marchande située face à la gare de Kakogawa dans la préfecture de Hyogo [à 500 km au sud-ouest de Tokyo]. Des voix aux accents vigoureux résonnaient, contrastant avec la couleur du ciel. « Entrez ! Ça réchauffe. » L’invitation provenait d’une tente provisoire ornée d’un panneau sur lequel était inscrit « zenzai [purée de haricots rouges sucrés] : 100 yens ». De la vapeur s’élevait du contenu d’une grande casserole en train de bouillir. A midi passé, une immense queue s’était formée. Les voix étaient celles de jeunes d’une vingtaine d’années, les enfants de commerçants de la galerie. Depuis que Sogo, véritable poumon de la rue marchande, a fait faillite, l’été dernier, les commerçants du quartier se sont réunis à plusieurs reprises pour discuter des mesures à prendre afin de garder leur clientèle. Au début, ils ont étudié un projet visant à attirer l’attention sur la galerie en y organisant des manifestations. Or, depuis le début de l’année dernière, Sogo n’a pas honoré ses cotisations, soit 10 % environ du budget annuel de la galerie, qui compte une cinquantaine de magasins. La faillite du grand magasin a ainsi porté un sérieux coup aux finances de la galerie, ce qui ne permettait pas d’organiser de grandes opérations. Le tirage de la tombola qui a lieu chaque fin d’année risquait même d’être annulé. Pour la première fois, les commerçants ont pris conscience qu’ils comptaient sur Sogo non seulement pour leur amener le chaland, mais également pour prendre en charge les manifestations de la galerie. « Puisque c’est ainsi, à partir de maintenant, nous allons tout faire nous-mêmes », a alors proposé Hiroyuki Kidena, 42 ans, aux anciens commerçants perturbés par la faillite du grand magasin, lors du conseil d’administration d’octobre 2000. La famille Kidena tient un magasin de montres depuis quatre générations. Quant à Hiroyuki, il joue le rôle de leader parmi les jeunes. Il a convaincu ses aînés de ne plus faire appel à une société spécialisée dans l’événementiel, comme ils en avaient l’habitude jusqu’à présent, arguant que « ce serait une bonne occasion de prendre [leur] indépendance ». Cette attitude soulage le président du conseil d’administration de la galerie, Koichi Matsumoto. « Grâce à eux, la galerie a trouvé une cohésion », explique-t-il. Le 5 janvier 2001, l’un des plus anciens grands magasins de Himeji a annoncé son implantation dans les locaux qu’occupait Sogo. « Je suis momentanément rassuré, mais il nous appartient désormais de faire nos preuves », estime M. Kidena. Il est persuadé que, pour survivre, il n’existe pas d’autre moyen que de se serrer les coudes. DES INITIATIVES LOCALES POUR RENVERSER LA TENDANCE A Nagano [à 250 km à l’ouest de Tokyo], on a pris d’autres initiatives. A la fin de l’année dernière, sous de prestigieuses enseignes de produits de beauté, telles que Shiseido et Kanebo, on trouvait des amoncellements de légumes frais, de jouets, de vaisselle. Au rez-de-chaussée du magasin Sogo de Nagano, fermé depuis juillet 2000, une foule de clients venus faire leurs achats de fin d’année se pressait. Une foire à la brocante, organisée par une association de quartier, leur était proposée à l’emplacement des rayons, vides depuis cinq mois. Mayuri Tsukada, maître de conférences à l’université de Shinshu, en a été l’initiatrice. En février 2001, le supermarché Daiei, qui faisait face au grand magasin, va également disparaître de ce quartier commerçant qui s’étend de la gare de Nagano jusqu’au temple Zenkoji et dont Sogo drainait jusqu’à présent la clientèle. Mme Tsukada, cliente du grand magasin, ne pouvant supporter l’inertie de l’administration et des commerçants, a convaincu les liquidateurs de Sogo d’autoriser l’ouverture du magasin pendant quatre jours à la fin décembre pour une brocante. Les commerçants ont participé au projet en organisant notamment une tombola, et leurs enfants, dont le rôle fut important, ne sont sans doute pas étrangers au succès de l’opération, qui a attiré quelque 16 000 visiteurs. Pourtant, Mme Tsukada n’est pas satisfaite. Plusieurs magasins du quartier de la gare sont fermés, et les propriétaires ne s’en inquiètent pas, étant nombreux à posséder d’autres revenus immobiliers ou d’autres magasins rentables ailleurs. Elle regrette leur manque de sensibilité au problème. « La foire à la brocante a fait parler d’elle, mais je ne sens pas chez les commerçants la volonté de poursuivre l’action. Le quartier a maintenant retrouvé son calme. On ne peut rien changer à nous seuls », se plaint-elle. Masami Yamanoi (70 ans) tient un restaurant de cuisine japonaise dans la rue principale de la ville de Kisarazu, dans la préfecture de Chiba [à 50 km à l’est de Tokyo]. « La fréquentation baisse le week-end », explique-t-il. Après la disparition du magasin Sogo en juillet dernier, les clients se sont peu à peu tournés vers les grandes surfaces de la périphérie. Devant la gare de Kisarazu, plusieurs magasins ont fermé, le supermarché Seiyu il y a deux ans, Sogo l’année dernière et Daiei en février. Sogo avait ouvert son magasin de Kisagaru en 1988. Ceux qui l’y avaient poussé au nom de l’aménagement du quartier de la gare étaient majoritaires et n’avaient pas rencontré d’opposition majeure parmi les locaux. « Nous vivions en compagnie de magasins de grande taille. Il est certain que nous menions une vie de parasite sans difficulté particulière. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui nous ne trouvons pas d’idée qui permettrait à coup sûr de faire revenir la clientèle. » Les propos de M. Yamanoi, qui ne cache pas son embarras, illustrent le sentiment profond de commerçants qui ont pendant des années tranquillement profité de la présence des grands magasins.

Noriyoshi Otsuki
Asahi Shimbun

Source : Courrier international

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