Les dangers du management japonais, par un ancien cadre dirigeant de Renault

Un ancien cadre dirigeant de Renault explique pour Marianne2007.info les excès d’un système de management qui se place dans l’urgence permanente et la recherche du « zéro gaspillage » aux dépends de la santé physique et nerveuse des employés. Des méthodes qui ont été pointées du doigt suite aux suicides en série chez les salariés de Renault et Peugeot ces derniers mois.

Marianne2007.info : Les méthodes de travail ont-elles changé ces dernières années ? Oui, elles se sont progressivement calquées sur ce qui se faisait au Japon. Afin de faire un maximum d’économies, on a adopté la méthode du « flux tendu » et le « JAT » (juste à temps). C’est l’inversion du système de production. Auparavant, on fabriquait d’abord, puis le réseau commercial écoulait la marchandise. Aujourd’hui ce n’est plus l’amont mais l’aval qui pousse le système. L’entreprise attend que le client commande un bien pour le fabriquer immédiatement. La pression du temps est apparue dans l’entreprise, car il n’y a plus de stock pour faire « tampon ». Le JAT implique qu’il n’y ait aucune grève, ni qu’à aucun moment le processus de production ne connaisse de dysfonctionnement, car tout s’écroulerait. Le travail s’est donc considérablement intensifié, et ce tant chez les ouvriers que les cadres.

Quel a été le changement du point de vue des salariés ? La modification du rapport au travail s’est faite par l’introduction de deux concepts japonais : le « kaisen » et le « hoshin ». « Kaisen » signifie « progrès continu ». Même quand l’entreprise va bien, on s’interroge pour savoir si l’on ne peut pas faire mieux : plus vite, moins cher, etc… Cela signifie qu’il faut travailler en permanence, que chaque temps mort est exploité. Les salariés ne peuvent même plus se détendre autour d’un café. « Hoshin » désigne la « boussole », qui est censée montrer la direction du « zéro gaspillage ». On reste dans la logique du moindre coût et du maximum d’économie. On se concentre sur le résultat du travail sans s’intéresser à la manière dont les salariés le réalisent. Chaque année l’employé doit rendre des comptes. Si son objectif était de 100 et qu’il n’est parvenu qu’à 90, on se moque de ses explications : il ne sera pas augmenté et on lui reprochera les difficultés qu’il aura rencontrées même quand elles ne lui sont pas imputables. Cela a des conséquences désastreuses : le travail est dévalorisé, non reconnu. Une personne qui se sera tuée à la tâche pourra ne pas être récompensée alors que quelqu’un ayant peu travaillé, s’il a atteint son objectif, sera gratifié.

Avez-vous remarqué une détérioration du climat social ? Bien entendu : ces nouvelles méthodes ont accru le stress, la paranoïa et le sentiment de culpabilité. Mais la situation est rendue encore plus douloureuse car le lien social se distend, du fait également de l’informatisation et du travail à distance qui se développe. Les employés sont de plus en plus seuls au travail.

Propos recueillis par Agathe Lambret

Source : Marianne2007.info