La crise opposant la Chine et le Japon au sujet des îles Senkaku est montée d’un cran.

Cet été des militants hongkongais se sont rendus sur ces dernières pour y planter un drapeau chinois : ils ont été expulsés -sans suites judiciaires- par le gouvernement japonais : ce dernier redoutant une suspension des livraisons de « terre rare », matière première employée pour la fabrication de produits high-tech à forte valeur ajoutée (lire la synthèse de Mike). Déjà, en août dernier des manifestations anti-japonaises, réminiscence du grand mouvement de contestation de 2005, s’étaient déroulées en Chine, mais la ire populaire est montée en puissance, le 18 septembre dernier, journée anniversaire de l’incident de Liutiaohu : le 18 septembre 1931, le sabotage de la voie appartenant à la compagnie japonaise des chemins de fer de Mandchourie du Sud, action imputée par Tôkyô à des partisans chinois, a servi de prétexte à l’annexion de la Mandchourie méridionale par le Japon nationaliste (un état fantoche est créé, le Mandchoukouo).

Le gouvernement chinois a officiellement tenté de juguler la colère des manifestants en déployant un important dispositif policier, notamment autour de l’ambassade du Japon à Pékin et du consulat général à Guangzhou. Quelques dégâts matériels mineurs ont été constatés. L’ambassadeur nord-américain en Chine, Gary Locke, a été l’objet d’une tentative d’agression : les forces de l’ordre chinoises ont rapidement dispersé les manifestants qui s’étaient approchés du véhicule officiel du diplomate devant l’ambassade américaine à Pékin. Surtout, des représentants de la municipalité de Shenyang ayant pris part à une cérémonie qui s’est déroulée dans le musée commémorant l’incident du 18 septembre 1931 ont déclaré : « N’oubliez jamais la honte nationale ». La vague d’hostilité anti-japonaise toucherait une centaine de villes chinoises : certains manifestants appelant même à la guerre contre le Japon !

De crainte des représailles, les ressortissants japonais en Chine ont préférés rester à leurs domiciles et les restaurants japonais ou des convenience stores (Family Mart) ont apposés des drapeaux chinois, voire des pancartes déclarant les îles Senkaku chinoises. De grandes entreprises (Toyota, Honda, Nissan) ont interrompu leur production et des garderies ont baissé le rideau. Des Japonais interpellés dans la rue ont préféré mentir sur leur nationalité de crainte d’être pris à partie.

Pékin paraît jouer l’apaisement : des avis ont été lancés à la population et le nombre de vedettes de surveillance déployées dans le secteur des îles Senkaku pour prévenir des incursions de militants nationalistes a été augmenté. Le gouvernement chinois va certainement mettre à profit ces manifestations « populaires spontanées » pour légitimer ses revendications territoriales, en frappant le Japon de sanctions économiques unilatérales et en portant le contentieux devant l’assemblée générale des Nations Unies. Étrangement, les manifestants, la veille incontrôlables, ont obéi aux instances gouvernementales : les tensions sont retombées et le périmètre des ambassades japonaises est redevenu calme.

Ces manifestations témoignent probablement d’un fort sentiment nationaliste chinois, alimenté par des rancœurs historiques à l’encontre du Japon. Mais ce sentiment est certainement plus profond, car il puise ses racines dans les humiliations d’une Chine mise sous tutelle économique par les puissances occidentales et les défaites militaires des deux siècles précédents : les guerres de l’opium (1839-1842 ; 1856-1860) et l’incendie du Palais d’Été (17 octobre 1860), la dépossession des grands ports de commerce (Tsing Tao, Hong Kong, Macao), les défaites face aux armées japonaises (1895). La Chine moderne est née du nationalisme, même le parti communiste chinois s’est bâti sur cette idée pendant la guerre contre le Japon. Ces manifestations fortement médiatisées et rapidement contrôlées ne doivent pas faire oublier qu’en Chine de nombreuses révoltes sont violemment réprimées chaque années : preuves d’un malaise social profond nourri par les inégalités, la misère économique du plus grand nombre (manifestations contre les expropriations, la pénurie alimentaire et l’arbitraire) et dégradation de l’environnement (phénomène des « émeutes vertes »).

Ces minutes de haines anti-japonaises profitent-elles à Pékin pour canaliser l’hostilité populaire ? L’ « Angsoc » chinois aurait-il son « Traître Emmanuel Goldstein » ? Serait-ce le Japon ?

Rémy Valat – sources : The Daily Yomiuri Shinbun, éditions des 19, 20 et 21 septembre 2012
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