NAGISA OSHIMA, l’enfant terrible du cinéma japonais

Après Ozu, Mizoguchi, Kobayashi, Yoshida, les Editions Carlotta Films continuent leur passionnant voyage dans la mémoire du cinéma japonais en dévoilant cinq films de révolte et de passion du cinéaste Nagisa Oshima. Un superbe coffret présente trois films rassemblés sous le titre « trilogie de la jeunesse » et deux autres DVD, vendus séparément, proposent Nuit et brouillard au Japon (1960) et Les Plaisirs de la chair (1965).

Le coin DVD par Gérard CAMY

Ces cinq films, judicieusement choisis, permettent de pénétrer dans l’univers particulier, sensuel, violent, anticonformiste d’un des maîtres de la Nouvelle Vague japonaise. Et s’il n’en est pas le chef de file, Nagisa Oshima en est sans aucun doute le plus jusqu’au-boutiste, le plus capiteux et le plus brutal. Mais pour accéder à la renommée internationale il lui faudra attendre 1976 et la sortie de L’empire des Sens, sulfureux et radical.

Coffret 3 DVD « Nagisa OSHIMA : La Trilogie de la jeunesse »
Editions Carlotta Films
Triptyque social réalisé pour le vénérable studio Shôchiku qui est à l’origine de pratiquement tous les grands classiques du cinéma japonais d’Ozu à Mizoguchi, cette trilogie, loin du conformisme de ses aînés, dénonce par sa brutalité psychologique et son formalisme singulier le dérèglement d’une société où la délinquance s’impose d’elle-même comme unique moyen d’expression offert à la jeunesse japonaise des années 60. Ces trois films sont tournés entre 1959 et 1960 dans un contexte politique difficile, celui de l’opposition de la gauche japonaise au nouveau traité de sécurité négocié avec les Etats-Unis et à la visite d’Eisenhower. Des émeutes éclatent et Oshima inscrit ses trois films dans cette actualité brûlante sans, toutefois, la traiter de front. Mêlant critique sociale et critique des mœurs japonaises, critique politique et critique de l’ordre familial, cette « trilogie de la jeunesse » inscrit des rapports amoureux de plus en plus conflictuels dans un hallucinant rapport au sexe.

DVD 1 : Une ville d’amour et d’espoir (1959) de Nagisa Oshima avec Hiroshi Fujikawa, Yuki Tominaga
Depuis le décès de son père, Masao, un jeune garcon, vit avec sa mère, cireuse de chaussures et sa petite sœur handicapée. Il aide sa famille en vendant des pigeons qu’il élève. Kyoko, une de se clientes, issue d’un milieu aisé, se prend d’amitié pour lui.
Derrière l’apparente gentillesse de Kyoko, révoltée par la misère et prête à passer outre les clivages sociaux, Oshima ne se contente pas d’une critique classique du « miracle économique japonais » dont les pauvres sont exclus. Son véritable propos est ailleurs, particulièrement agressif et original. Pour lui, ce sont les personnes qui sont les seules responsables du mur qui se crée entre les classes sociales, par leurs maladresses, leurs convictions, leurs détresses… Propos subversifs d’une ironie amère.

DVD 2 : Contes cruels de la jeunesse (1960) de Nagisa Oshima Avec Yusuke Kawazu, Miyuki Kuwano
Makoto, une adolescente un peu perdue à la recherche d’expériences nouvelles et de sensations fortes, accepte de suivre des inconnus dans leurs voitures Un jour, Kiyoshi, un jeune homme, mi-étudiant, mi-délinquant, la sauve d’un homme qui tentait de la violer. Elle décide de quitter sa famille pour aller vivre avec lui…
Avec ce film, Oshima passe à la couleur, et propose une esthétique audacieuse pour un propos radical. L’histoire de cet amour passionné entre les deux jeunes gens ne commence-t-il pas par le viol de Makoto par Kiyoshi lui même, son « sauveur ». Contes cruels de la jeunesse est sans cesse violent, excessif, érotique, désespéré et les violentes manifestations étudiantes en arrière plan semblent inutiles. L’énergie passionnée des jeunes, leurs désirs violents ne conduisent qu’à des drames… Et pourtant semble conclure Oshima amer et fataliste, c’est tout ce qui leur reste.

DVD 3 : L’enterrement du soleil (1960) de Nagisa Oshima avec Masahiko Tsugawa, Kayoko Honoo, Isao Sasaki
Aux portes d’Osaka, dans l’immense bidonville de Kamagasaki, règne depuis la fin de la guerre une misère immense. Tatsu et Takeshi se font enrôler dans le gang de Shin, un parrain local, tandis qu’Hanako s’occupe des plus pauvres en échange de leur sang…

Les personnages pathétiques, loin de toute morale, qui tentent de survivre dans ce film magnifique sont animés de la même rage, du même désir de s’en sortir à tout prix des précédents héros d’Oshima. Victimes et bourreaux, unis par un maelström de viols, de meurtres, incapables de vivre des histoires d’amour, ne savent que vendre l’invendable : corps de femmes, sang, identités et pourquoi pas des cadavres. Tous les fondements de la société, du mariage à la position du père, mais aussi les idéaux politiques et les sentiments sont corrompus. L’espoir n’existe plus.

BONUS
Comme toujours avec Carlotta Films, les suppléments qui accompagnent ce coffret sont remarquables :

Les soleils de demain (DVD 1) : court métrage réalisé par Nagisa Oshima sur la nouvelle génération d’acteurs du cinéma japonais, entre modernité et tradition.

100 ans de cinéma japonais (DVD 1) : ce documentaire d’Oshima produit pour le British Film Institute propose un vaste panorama de l’histoire du cinéma japonais à travers le portrait de plusieurs cinéastes majeurs et accompagné de nombreux extraits.

Le Japon sous tension (DVD 2) : documentaire de l’historien Donald Richie sur les premières œuvres d’Oshima, son engagement et les perspectives formelles qu’il y développe.

Extraits des carnets de notes d’Osihma (DVD 2) : Film à la première personne reprenant les écrits d’Oshima, réflexions sur ces tournages sur le sexe, la femme, la violence, les jeunes,…

La révolte Nagisa Oshima (DVD 3) : Portrait de la jeunesse japonaise des années 60 à travers la trilogie et Nuit et brouillard au Japon. Yoichi Umemoto, critique et professeur d’université revient sur l’impact anticonformiste de ces quatre films.

Ce coffret comporte aussi un livret de 68 pages intitulé « Regards sur le cinéma de Nagisa Oshima », recueil d’articles inédits autour du cinéaste par huit spécialistes du cinéma japonais. Remarquable synthèse à plusieurs voix.

Nuit et brouillard au Japon (1960) de Nagisa Oshima avec Miyuki Kuwano, Masahiko Tsugawa, Fumio Watanabe
Automne 1960. Pendant que les étudiants manifestent et subissent la répression policière, un groupe de militants communistes célèbre tranquillement le mariage de Nozawa et Reiko. Le professeur Udagawa fait le discours d’ouverture et marque la réconciliation entre deux générations politiques. Mais les différentes générations confrontent leurs avis respectifs avec une hargne grandissante. Soudain, un étudiant fugitif, Ota, fait irruption. L’heure est venue de régler les comptes !
Film politique qui mêle réflexion idéologique et expression artistique, Nuit et brouillard au Japon est une œuvre unique dans la carrière d’Oshima. Ici, le temps et l’espace se confondent et permettent au cinéaste de multiplier de prodigieux plans-séquences pour mieux perdre le spectateur dans un univers aux multiples vérités. Oshima pointe le doigt et sa caméra sur la lâcheté des hommes tout en se gardant de donner des leçons. Fascinant et fulgurant de bout en bout. Une maîtrise impressionnante.

Bonus :
Mise au point, documentaire-entretien dans lequel le réalisateur revient sur sa conception de la mise en scène à travers ce film.

Les Plaisirs de la chair (1965) de Nagisa Oshima avec Katsuo Nakamura, Mariko Kaga
Devenu assassin pour venger Shoko, la femme qu’il aime en secret, Wakizaka doit accepter le marché que lui propose l’unique témoin du meurtre, un fonctionnaire coupable d’avoir détourné plusieurs millions de yens : garder le butin jusqu’à sa sortie de prison. Wakisawa décide de tout dépenser en un an et de se suicider ensuite.

Avec ce film, Oshima multiplie les expériences formelles en alternant avec virtuosité plans séquences et surimpressions. Objet cinématographique singulier, ce film glauque et radical est aussi le témoignage direct d’un cinéaste explorant les chemins tortueux de l’érotisme et de la déchéance dans le Japon des années 60. Avec cette descente aux enfers, le cinéaste offre une critique âpre de cette société qui cultive le goût de la perfection et de la réussite et propose une image de la femme aux antipodes de celle peinte par Kenji Mizoguchi vingt ans plus tôt. Une des œuvres maîtresses du nouveau cinéma nippon.

Bonus :
L’Au-delà des interdits, un film-analyse de Jean Douchet qui livre quelques clefs fondamentales du cinéma de Nagisa Oshima.

Gérard CAMY. www.lepetitjournal.com