Young Yakuza

Au lieu de l’entraver, les contraintes de ce documentaire situé dans le « milieu » japonais lui confèrent son étrangeté.

Une Coproduction Arte France

Synopsis : La violence juvénile n’a fait que progresser dramatiquement au Japon depuis une dizaine d’années. Naoki, 20 ans, a été pris dans ce mouvement. Il a cumulé tous les échecs, scolaire, professionnel et personnel. Il y a peu de temps, Naki a été tenté de vivre de sa délinquance, au désespoir de sa mère. Celle-ci, sur les conseils d’un ami, va pourtant confier son propre fils à la mafia japonaise pour une année. Ensuite, il appartiendra à Niki de choisir vraiment entre l’ombre et la lumière…

Critique : Auteur d’un documentaire consacré à Takeshi Kitano, un cinéaste qui a tout de même renouvelé le genre du film de yakuza, au début des années 1990 et avec certes plus ou moins de bonheur, Jean-Pierre Limosin se consacre à son tour à un portrait atypique du gangstérisme nippon. Le réalisateur français fait état de son statut de novice pour régler son pas sur celui du jeune Naoki et découvrir le milieu en même temps que lui. « Je ne filmerai pas l’illégalité de leurs activités, mais je contrôle les images, tournées qui plus est en pellicule, car je tiens à ce rituel solennel et désuet qui leur correspond » affirme-t-il. C’est donc au genre du docu-fiction qu’il s’attaque, n’hésitant pas à scénariser pour ainsi dire son approche, à faire jouer Naoki et ajouter : « Il devrait aller de soi qu’un chef yakuza qui ordonne des coupes de doigts puisse ordonner des coupes d’images. Et bien non ».

Sa mise en scène lui donne raison, puisqu’elle laisse transparaître avec acuité la réalité d’un Japon où le fossé des générations prend les dimensions de la faille de San Andreas parmi les criminels, qui ne sont plus fédérés que par les codes de la culture yakuza et leur respect. « Je ne comprend rien à cette musique, le hip-hop » admet un vieux gangster, tandis que Limosin ponctue son investigation par le flow de trois jeunes rappeurs, qui toastent en japonais pour faire état de la violence urbaine et de la dérive marginale de leur génération, quelques temps à peine après le meurtre médiatisé du maire de Nagasaki par un jeune homme issu d’un des clans les plus importants de l’archipel.

Le temps du film, le rap retrouve son statut de musique de rue, celle des adolescents attirés par la gloriole du gangster. Le bling bling des stars du rap est une nouvelle fois montré en écho de la flambe vestimentaire voyante et vulgaire des figures habituelles du banditisme. Comme Limosin s’engage à ne filmer que la partie non répréhensible des activités de ces derniers, il surprend quelques mauvais garçons… au bureau, à respecter les horaires, servir le thé au chef et s’affaler devant les écrans de surveillance de leur résidence, tels de simples vigiles de supermarché. « Il n’y a jamais de scènes de bureau dans les vieux films de mafia ! » constate une jeune recrue. Etiolé, le mythe est entretenu au moyen d’une nostalgie naturellement factice distillée par un boss quadragénaire qui n’a probablement jamais vécu le bon vieux temps qu’il évoque, mais mesure la nécessité de jeter de la poudre aux yeux des novices qui forment sa garde rapprochée en miroir des deux garçons cabossés de « Kids Return » de Takeshi Kitano (1997). En définitive, les contraintes du film lui confèrent son étrangeté au lieu d’entraver la démarche documentaire. Le portrait fonctionne avec ses vides et ses pointillés, tout en profitant de la fanfaronnade cinégénique des protagonistes, leur gestuelle et leur démarche, de la même façon que Limosin reste happé par sa fascination du Japon, à la faveur de plusieurs panoramiques urbains qui ouvrent et concluent son film.

Julien Welter

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