La composition des haïkus

Je vous ai montré la dernière fois que l’on pouvait apprendre plein de choses dans les mangas (en l’occurrence One Piece). N’ayant pas peur de faire le grand écart (au sens figuré, du moins), je vous propose cette fois de poursuivre notre étude de langue japonaise avec une forme littéraire plus classique, le haïku (俳句). Le mérite du haïku, en tant que support d’apprentissage, c’est d’être très bref. De plus, il est assez facile de trouver des recueils bilingues. L’inconvénient, inhérent à la poésie en général, c’est l’utilisation d’un vocabulaire particulier et parfois archaïque. Néanmoins, certains haïkus sont assez faciles à lire, pourvu que l’on connaisse les règles de base de leur composition. Le haïku est à l’origine le premier vers isolé d’un dialogue poétique plus long. Loin de moi l’idée de faire un cours complet sur cette forme poétique, d’autant que l’on trouve déjà d’excellentes choses à ce sujet ici et là sur la toile. Mon but est seulement de rappeler les 3 principes essentiels de la composition d’un haïku, en illustrant cela par l’analyse de quelques exemples. Voilà donc un soupçon de poésie dans ce monde de brutes.

Le nombre de syllabes

Un haïku se compose de 17 syllabes, organisées en trois séquences 5-7-5. Lorsque le sens n’apparaît pas clairement dès la première lecture, compter les syllabes pour savoir où se trouvent les coupures permet de mieux comprendre la composition du vers et d’isoler les groupes de mots. Prenons un exemple, extrait d’un recueil consacré à des haijins japonaises, intitulé « Du rouge aux lèvres ». L’auteure est Chiyo-ni (1703-1775)

ころんでも笑うてばかり雛かな
(ころんでもわろうてばかりひいなかな)
Fête des poupées, mon enfant ne fait que rire, même lorsqu’elles tombent.

Un peu de vocabulaire pour mieux comprendre : ころんで =>ころぶ、rouler et tomber ; 雛, ce sont les poupées, et plus particulièrement les poupées de la fête des poupées. わろう、c’est une forme archaïque de わらう, rire, et て+ばかり : ne pas cesser de, ne pas faire autre chose que.

Passons maintenant au découpage en 5-7-5 : ころんでも(こ-ろ-ん-で-も)/笑ってばかり(わ-ろ-う-て-ば-か-り)/雛かな (ひ-い-な-か-な)
Vous remarquerez que dans ころんでも on ne compte pas こ-ろん-で-も mais こ-ろ-ん-で-も. En effet, on compte les mores ou pour être plus clair les syllabes japonaises : ん ou う (pour allonger une voyelle) sont donc des syllables à part entière.

Le kigo (季語)

Le 季語, c’est littéralement le mot (語, ご) de saison (季, き), ce qui est en soi assez clair. Il s’agit d’un ou plusieurs mots ancrant le haïku dans une des quatre saisons. Le kigo peut être évident (les cigales pour l’été) ou plus allusif, comme dans l’exemple ci-dessous. Dans tous les cas, les kigo permettent de mieux comprendre la façon dont les japonais perçoivent les choses. Voici un exemple extrait de l’émouvant recueil « Après Fukushima » :

原発の安全神話露と消ゆ
(げんぱっつのあんぜんしんわつゆときゆ)

Pour commencer, repérons le découpage en 5-7-5 : 原発の (げ-ん-ぱっ-つ-の)/安全神話 (あ-ん-ぜ-ん-し-ん-わ)/ 露と消ゆ (つ-ゆ-と-き-ゆ).

Ensuite, un peu de vocabulaire : 原発, げんぱっつ= le nucléaire, 安全, あんぜん = la sécurité, 神話, しんわ = le mythe, 露, つゆ = la rosée, 消ゆ, きゆ = disparaître (forme littéraire de 消える, きえる)

Il n’est pas difficile de deviner que le seul mot susceptible d’être le 季語 est 露, la rosée. Mais la rosée peut évoquer plusieurs saisons… Néanmoins, pour les Japonais, c’est un 季語 d’automne (il existe des dictionnaires de 季語 donnant ce genre d’indication).

Si l’on veut traduire littéralement, on aura donc : « Du nucléaire, le mythe de la sécurité, s’est évanoui avec la rosée d’automne ». Ce qui a été joliment traduit dans le recueil, entièrement consacré à cette catastrophe nucléaire, par :

Le mythe de la sécurité
Était aussi fragile en somme
Que la rosée d’automne

 

Le kireji (切れ字)

C’est sans doute le point le plus complexe. 切れ字, littéralement, c’est le caractère (字) qui coupe (切れ). Sa fonction est donc d’introduire une césure dans le vers, par un mot souvent difficile à traduire, dans la mesure où il ne fait qu’ajouter une nuance. Les trois 切れ字 les plus utilisés dans la poésie moderne sont かな, や (nuance d’étonnement, d’interrogation, d’admiration), et けり(émotion liée au passé). Outre ces nuances, le 切れ字 a surtout pour rôle de laisser un espace à l’imaginaire du lecteur : il importe moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il laisse suggérer. C’est l’importance de ce rôle de suggestion qui explique que le 切れ字, qui est censé couper, puisse se trouver à la fin du vers (1er exemple ci-dessus). Il faut aussi noter que la césure peut être apportée par le rythme du vers lui-même (2e exemple ci-dessus). Voici un exemple avec le 切れ字 「や」(l’auteur est Matsuo Bashô) :

菊の香や奈良には古き仏たち
(きくのかやならにはふるきほとけたち)

Le découpage en 5-7-5 : 菊の香や(き-く-の-か-や)/奈良には古き(な-ら-に-は-ふ-る-き)/仏たち(ほ-と-け-た-ち)
Un peu de vocabulaire : 菊, きく= chrysanthème, 香, か= parfum, 奈良, なら= la ville de Nara, 古き, ふるき = vieux, 仏たち, ほとけたち = les bouddhas
Comme vous vous en doutez, le 季語 est 菊, le chrysanthème. Il évoque lui aussi l’automne.
Quand au 切れ字, il s’agit donc de や. Je pense que la touche émotive ajoutée ici est plutôt la nostalgie (mais c’est une interprétation). Quoi qu’il en soit, や est là pour offrir une respiration, le temps pour le lecteur de se remémorer le parfum des chrysanthèmes. Ainsi la traduction donne :

Ah ! Le parfum des chrysanthèmes, à Nara, près des vieux bouddhas…

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En conclusion, vous remarquerez que les haïkus sont rarement traduits littéralement, soit pour faire joli, soit parce que la langue française contraint à ajouter des éléments pour obtenir le même effet. Passer d’une langue à l’autre permet d’admirer la concision du japonais, sa capacité à suggérer une image ou une émotion en quelques caractères. それでは、また、お楽しみに。

Écrit par Élisabeth de Sukinanihongo