Cela faisait des décennies que le réalisateur globe-trotteur songeait à tourner un film au Japon. Un rêve qu’il réalise avec «Inju», un magnifique polar plus noir que la nuit

Le nouveau film de Barbet Schroeder est un film japonais. Voilà qui ne doit pas surprendre de la part d’un cinéaste qui a filmé sur tous les continents et que le Japon fascine depuis le début des années 1970, quand il alla y présenter «More», son premier film. Moins encore lorsqu’on l’entend se présenter : «Je suis allemand d’ascendance – ma mère a quitté l’Allemagne en 1933, et pour rien au monde elle ne m’aurait fait apprendre sa langue maternelle ni n’aurait acheté une voiture ou un appareil de marque allemande -, de nationalité helvétique, français de culture, en tant que cinéaste je me considère comme américain, et je suis colombien de coeur.»
En Colombie, il a tourné «la Vierge des tueurs» clandestinement, sous la menace permanente d’un enlèvement, d’une tentative d’extorsion, pourtant jamais il n’a eu si peur que pendant le tournage au Japon : «Cette fois, je redoutais chaque jour de ne pas pouvoir tourner le lendemain. Je n’avais pas peur pour moi, mais pour le film, qui à tout moment pouvait être arrêté définitivement.» Une folie, il le savait avant, mais même si certaines scènes auraient pu en cas de nécessité être filmées dans un hôtel ou un appartement parisiens, «Inju» exigeait d’être filmé au Japon.
Le sujet même du film commandait : un jeune auteur de romans policiers en voyage au Japon se trouve confronté à Shundei Oe, romancier célèbre pour ses livres ultra – violents, dont il est le spécialiste reconnu et qui l’entraîne dans une aventure sanglante et terrifiante. Derrière le nom de Shundei Oe se cache la figure de Edogawa Rampo, auteur de polars adulé au Japon, mort en 1965, que Raúl Ruiz a fait découvrir à Barbet Schroeder en lui donnant à lire «Inju», dont il pensait que l’adaptation serait un projet intéressant pour lui. Intéressant sans aucun doute, mais impossible à porter à l’écran, c’est ce que s’est dit Barbet Schroeder jusqu’au jour où il a reçu par la poste une adaptation du livre signée Jean-Armand Bougrelle, un Français installé au Japon.
Pour être ce Français «déplaisant par sa prétention, qui croit tout connaître d’un monde dont il ignore tout», le cinéaste a pensé d’emblée à Benoît Magimel, qu’il suit depuis qu’il l’a découvert dans «la Pianiste» et qu’il tient pour un «véritable phénomène, extraordinaire dans les films d’action, capable de tout jouer». Magimel devait incarner Mesrine sous sa direction, quand l’acteur a quitté le projet le cinéaste a renoncé lui aussi («l’Instinct de mort» vient d’être réalisé par Jean-François Richet, avec Vincent Cassel). «Ses intuitions se sont toujours révélées justes», affirme-t-il encore à propos de son interprète qui comme lui a dû se plier à des logiques auxquelles les non-Japonais ne comprennent rien : «Je sais maintenant pourquoi Tokyo est si peu présente dans les films : il est pratiquement impossible de tourner en extérieurs. Pour filmer une rue, il faut obtenir l’autorisation préalable de tous ses habitants et comme aucun d’entre eux, par respect pour l’autre, n’ose refuser frontalement, c’est à devenir fou. Il est interdit de tourner après 22 heures, et hors de question de filmer à Kyoto, où l’action est pour l’essentiel située, et plus encore à Gion, le quartier des geikos.»
Geikos, c’est-à-dire, pour les Occidentaux, geishas. Le film en a employé une, chargée de veiller à ce que le moindre geste, le dernier accessoire soit conforme à la réalité d’un monde en voie de disparition. Souci dont le cinéaste s’amuse aujourd’hui : «Il n’existe sans doute pas mille personnes de nos jours qui soient à même de dire que ces détails sont exacts, et la plupart d’entre elles ne verront pas le film, mais je ne pouvais faire autrement.» Pas faire autrement non plus que de filmer à Tokyo, dans des quartiers ressemblant à ceux de Kyoto, mais en «volant» tout de même quelques plans à Gion, comme celui qui ouvre «Inju», image d’un film dans le film, un «à la manière» des films de sabre des années 1960 que le cinéaste a pris un plaisir immense à réaliser.
Financé par UGC, et en cela français, «Inju» a été réalisé à 80% au Japon, avec une équipe japonaise (à l’exception du chef opérateur, de l’ingénieur du son et du premier assistant), alors que le cinéma japonais traverse une crise grave : les techniciens ne travaillent plus pour la plupart que sur des téléfilms tournés en quatre semaines de… onze jours. Certains avaient mis au point un système de cartes portant d’un côté des idéogrammes et de l’autre leur traduction en français. Barbet Schroeder a refusé le principe d’une coproduction, qui aurait permis à la partie japonaise d’imposer une vedette, de sorte qu’il a pu choisir son interprète, la belle Lika Minamoto, Japonaise vivant à Paris. Pour le cinéaste, l’aventure a duré un an, neuf mois de préparation sur place, et trois mois de tournage. Et mis à part «la Maison de bambou», de Samuel Fuller, un de ses films préférés, il ne voit pas d’autres films occidentaux qui soient autant japonais que le sien. Ce qui suffirait déjà à… Sans aucun doute, mais «Inju» est aussi une réussite magnifique.

«Inju, la bête dans l’ombre», de Barbet Schroeder, en salles le 3 septembre.

Pascal Mérigeau

Le Nouvel Observateur

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