Excentrique ? Le mot paraît déplacé, sinon incongru, à propos d’un Japon qui passe pour conformiste, formaliste, étouffant l’individu sous le poids d’un consensus, verdict de l’opinion plus que des suffrages.

Sans doute, par excentrique, entendez-vous ces jeunes déjantés des quartiers branchés qui se défoncent dans le look : des lolitas qui sont toujours « quelque chose » (« sweet » enfantines, « cyber » futuristes, « pink » enrubannées, gothic avec un côté victorien…). Non, pas cette excentricité-là, frelatée, dont les tenants se conforment à des codes vestimentaires – simplement minoritaires. Alors, peut-être, l’excentricité flamboyante de quelques faiseurs d’opinion ou de mode, emportés dans une inlassable réalisation de soi : ce « Be yourself » vanté par une marque de cigarette ? Non, pas cette excentricité-là non plus : tout le monde est « excentrique » dans ce bricolage personnalisé d’un frénétique accomplissement personnel. Nous parlons d’une autre excentricité, peu spectaculaire, qui sourd d’une attitude vis-à-vis du monde, d’une indifférence aux usages sociaux – pas forcément « anarchisante » ou ascétique, mais sereinement distante du brouhaha de l’époque.

Où est cette excentricité-là dans le Japon moderne ? On en voudrait un guide, un parcours fléché pour la dénicher, la photographier, l’interviewer, l’épingler comme un insecte rare… Il n’y en a pas : elle se niche dans les plis de la société admise.

Ici comme ailleurs, on la découvre au fil de ses propres quêtes. Ce non-conformisme échappe aux rets de la sociologie mais affleure sous la plume sensible d’un écrivain comme Michaël Ferrier, qui sait au fil de ses écrits en relever des fragments « lézardant l’image monotone et monolithique » de ce pays. A Tokyo en particulier,{« ville de contraintes et d’ordre qui suscite en permanence de nouvelles façons d’être libre et de penser » (…), « une ville qui connaît finalement un mode de transport privilégié : l’errance, et un mode de vie : le questionnement »}, écrit-il dans un joli roman, Sympathie pour le fantôme (Gallimard, « L’infini », 250 p., 17,90 euros).

L’excentricité dont nous parlons s’enracine dans une riche histoire, pan attachant, et larg}ement inconnu à l’étranger, de la culture japonaise. De cette « échappée belle », François Lachaud, directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient, donne un aperçu dans un livre passionnant : Le vieil homme qui vendait du thé. Excentricité et retrait du monde dans le Japon du XVIIIe siècle (Cerf, 152 p., 16 euros).

Encore un livre savant avec notes en bas de page et mots en japonais… un livre « à se prendre la tête » ? Erudit certes, mais avec brio. Alors, pourquoi perdre son temps à lire des platitudes ressassant les clichés dont vous êtes déjà abreuvé pour refermer ces livres dits « grand public », réconforté par un : « C’était bien ce que je pensais ». En d’autres termes, ne rien avoir appris mais avoir été nourri des pseudo-évidences de quelques anecdotes supplémentaires ? Par son érudition précisément, grâce à des fulgurances qui font passer d’un maître zen à La Rochefoucauld ou au poète portugais Fray Luis de Leon, ce Vieil homme qui vendait du thé a le mérite d’offrir deux niveaux de lecture : une, savante, pour les spécialistes qui en feront leur miel, et l’autre, légère, pour ce que l’on aurait appelé autrefois un honnête homme, qui y picorera des graines à réflexion sur l’époque Edo (XVIIe-XIXe siècle), période de la proto-modernité japonaise, l’art du thé (plus complexe que la vulgate de ladite « cérémonie ») et la sécularisation du discours ascétique dans les pratiques littéraires à travers la vie de ce moine revenu à la vie laïque.

Le rayonnement exceptionnel de notre moine dans le Kyoto du milieu du XVIIIe siècle, sa fréquentation d’autres personnages hors du commun, tels que le célèbre peintre Jakuchu Ito (1716-1800), pour lesquels le retrait du monde était non pas synonyme de solitude mais d’un repli sur les affinités électives d’amitiés complices, influença l’attitude des lettrés, dont l’écrivain libertin Kafu Nagai (1979-1959) fut un épigone.

Retirés du monde pour s’affranchir de ses contraintes dans une farouche quête de liberté, ces excentriques estimaient que « l’attitude normale était précisément de sortir de la normalité ». Et ils étaient admirés par leurs contemporains pour ce choix de vie.

Et aujourd’hui ? François Lachaud évoque le retour d’une attirance diffuse pour le détachement du monde dans une société vieillissante. L’allongement de la vie et la solitude choisie ou involontaire, marquée du sceau « infamant » de l’inutilité au regard du productivisme, conduisent à repenser les modes de vie et les relations à la communauté : « Le souci de soi, de la part d’ombre, le monde intérieur, la culture du détachement du monde sont une des formes essentielles de la recherche d’identité dans le Japon d’aujourd’hui. »

L’excentricité est une construction historique et sociologique qui varie en fonction des époques et migre d’un domaine à un autre. Dans la riche expérience de leurs excentriques – ou excentrés – du passé, qui ont élevé le retrait du monde au niveau d’une esthétique de vie, les Japonais contemporains ont bien des voies à méditer.

[Source: Le monde.fr->http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/08/20/errance-dans-le-japon-excentrique_1400998_3216.html]

Auteur :Philippe Pons

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