Pour un bref instant, plongeons dans l’atmosphère d’un roman de Lao She.

Dans « Quatre générations sous un même toit », l’écrivain chinois Lao She met en scène une famille pékinoise prise dans l’étau de l’occupation japonaise (de 1937 à 1945). Dans un style léger, il laisse s’exprimer les douleurs et les triomphes de ses protagonistes. L’atmosphère intimiste et le réalisme du récit rendent la famille Qi très attachante. Lao She nous convie à partager le quotidien de ses personnages. Il entraîne le lecteur à la découverte de l’âme humaine. Remarquable caricaturiste, il dénonce l’arrivisme, la cupidité et le culte des mandarins qui empoisonnent les âmes faibles.

Il pose également la question de l’engagement. L’aîné de la fratrie des Qi, Ruixian, véritable pilier de la famille, voudrait résister à l’ennemi mais doit s’acquitter de ses devoirs familiaux. Le second fils, Ruifeng, volage et narcissique, ne songe qu’à se prosterner devant l’occupant pour obtenir un poste de fonctionnaire. Le plus jeune des trois hommes, Ruiquian, aventureux et passionné, n’hésite pas devant le danger et part combattre les troupes japonaises.

Dans cette même rue, ils se trouvent bien souvent face aux Guan. Contrairement aux Qi, cette famille ne brille pas par sa vertu. Le mari Xiahoe, vicelard et oisif est avant tout en quête de réussite sociale. Son épouse, « la grosse courge rouge », femme tentaculaire à l’ambition démesurée, entraîne dans son sillage tous ses proches, les manipulant à l’envi. La concubine de Xiahoe, une ancienne artiste qui n’a jamais connu la liberté, n’est qu’un joujou pour son protecteur. Les deux filles du couple Guan, Gaodi et Zhaodi, en partie corrompues par leurs parents, vacillent constamment entre droiture et veulerie. Tout au long du récit, les époux Guan n’auront de cesse de piétiner tout principe de solidarité ou de sentiments humains, en rampant devant l’armée d’occupation et en faisant condamner bien des innocents.

Bien que comportant cent chapitres, cette fresque se révèle passionnante à chaque page. Lao She restitue l’atmosphère des rues de Pékin, le fumet des plats et le parfum des fruits. Pour un cerveau occidental, pas de choc culturel. Remplacez les jujubes par les pommes, les galettes de froment par une baguette campagnarde. Imaginez un lapin de Pâques en chocolat à la place des gâteaux de lune de la fête de la mi-automne. Transformez l’armée impériale en wehrmacht et vous retrouverez la France sous l’occupation. Car le thème de l’indépendance nationale et de la dignité est comprise universellement.

Au fil des pages, le lecteur se sent profondément chinois. Il frémit devant les atrocités commises par l’armée japonaise. Il vit le destin de ces familles avec anxiété. La torture et la barbarie sont présents dans l’atmosphère. La honte du vieil homme contraint de s’humilier devant le soldat nippon déchire le cœur.

Mais reste aussi cette vieille dame japonaise, prisonnière d’une société phallocrate. Femme de tête et pacifiste, elle est contrainte de vivre sous la domination de ses neveux belliqueux venus s’installer en colons à Pékin. Elle suit les événements avec stoïcisme, convaincue que le vent tournera et que son pays subira un violent revers. Elle ne cherche pour autant à se dédouaner de rien. Elle est prête à servir d’exutoire pour cette faute collective. Mais bien qu’âgée, elle symbolise l’avenir du Japon, purgé de ses violences impérialistes. Elle est le Japon qui construit au lieu de piller.

Ironiquement, même si l’occupation japonaise fût effroyable, les dirigeants de la Chine communiste prirent des mesures plus absurdes et délétères encore. Pourtant partisan de Mao, Lao She mourra durant la révolution culturelle sans doute victime du fanatisme des brigades rouges

Lao She, Quatre génération sous un même toit, éditions mercure de France

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