On semble pour le moment s’accorder à croire que le Japon est moins touché que d’autres par la crise bancaire actuelle. Pour ma part, je ne parierais pas là-dessus. Il est vrai qu’à l’heure actuelle nous ne sommes pas dans une situation aussi difficile que les Américains ou les Européens. Il n’est toutefois pas question de se laisser aller à l’autosatisfaction dans cette crise financière à rebondissements. La vitesse à laquelle les Européens se sont ainsi retrouvés au coeur de la tourmente devrait représenter pour nous un avertissement sur la manière brutale et violente dont ce genre de chose peut se propager.

Ce n’est pas parce que les banques commerciales japonaises sont aujourd’hui en mesure de fournir des fonds aux banques d’investissement américaines qu’il faut pavoiser. Loin de là. C’est en effet par ce biais que le virus pourrait nous toucher, si l’on n’y prête pas garde. On peut simplement espérer que les banques japonaises savent ce qu’elles achètent. Il n’est pas toujours facile, pour le moins, d’obtenir une image précise des gains et des pertes que provoque une cession en catastrophe. Certaines bonnes affaires apparentes peuvent se révéler être des opérations très coûteuses si l’on s’aperçoit qu’elles contenaient en fait des substances toxiques. Malgré tous leurs efforts pour s’imposer sur le terrain de la concurrence internationale, les banques japonaises restent avant tout des herbivores. La nature carnivore de la banque d’investissement ne leur est pas vraiment naturelle. Elles pourraient se rendre compte qu’elles ont eu les yeux plus gros que le ventre dans leurs opérations d’acquisition.

On ne peut par ailleurs pas remettre en cause le fait que nombre de Japonais ont perdu beaucoup d’argent dans la crise. Toutes les grandes banques ont été durement touchées par les pertes initiales liées aux prêts à hauts risques. Elles ont aussi accusé de lourdes pertes parce qu’elles détenaient des participations dans des géants financiers américains en mauvaise santé ou qui ont fait faillite, comme Lehman Brothers ou AIG, pour n’en citer que deux. Les investisseurs, petits et grands, ont vu leurs portefeuilles pâtir de la chute de ces institutions et d’autres. Les victimes de cette tempête internationale ne dépenseront guère d’argent dans les semaines, les mois, voire les années, qui viennent.

Si le Japon réussit à rester relativement épargné par la crise, c’est certainement parce qu’il est coupé du reste de l’humanité. Ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose actuellement. Nous ne sommes toutefois pas dans une époque bien faste si nous devons nous féliciter d’être isolationnistes et tournés sur nous-mêmes.

Ce n’est jamais une mauvaise idée de se préparer au pire. Aujourd’hui plus que jamais, le moment est venu de le faire. Ceux qui peuvent envisager le pire pourront certainement réussir à traverser la crise avec moins de dégâts que les autres. « La seule chose que nous devons craindre est la peur elle-même. » On nous rappelle systématiquement ces mots de Franklin D. Roosevelt. Des mots empreints de sagesse. Il est parfaitement exact que la panique conduit à toutes les catastrophes. Cependant, ce sont aussi des mots imprudents. Car l’instinct de peur peut nous permettre de nous sauver de la destruction finale. Ceux qui n’ont aucun sens de la peur courent à la catastrophe sans se rendre compte de rien. La témérité est la marque de l’imprudence. Et c’est notre trop grande imprudence qui nous a conduits dans notre situation actuelle.

Les membres du nouveau cabinet japonais répètent à l’envi que l’impact de la crise restera limité dans le pays. C’est le genre de déclarations hasardeuses dont on se passerait volontiers. Au mieux, elles n’apportent rien, au pire, elles témoignent d’une totale ignorance de la situation. On remarque de surcroît que leurs propos sont en contradiction avec leurs actes. S’ils pensent réellement que les conséquences de la crise seront minimes, pourquoi veulent-ils absolument obtenir la coopération de l’opposition et l’inciter à accepter des élections anticipées ? S’ils estiment que la situation peut véritablement s’aggraver, ils devraient envisager de suspendre les élections pour se mettre à la tâche. Mais s’il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure, la chose à faire à l’heure actuelle est sans doute d’appeler le pays à voter. On ne peut pas à la fois se cacher la tête dans le sable et annoncer que des dangers se profilent à l’horizon.

Au lieu de différer les élections, la classe politique rendrait service au pays en les organisant le plus rapidement possible. Il faudrait assainir l’atmosphère politique afin que le travail sérieux puisse commencer et que l’on s’attaque aux difficultés économiques à venir. Parce qu’elles viendront à coup sûr. L’économie japonaise était déjà très fragile avant même l’éclatement de la crise. Les disparités sociales étaient devenues problématiques et la part croissante des travailleurs pauvres commençait à peser sur la croissance. La crise du crédit n’arrangera pas les choses. Il est temps de commencer à penser sérieusement à des moyens de la contrer.
NORIKO HAMA est professeur à la « business school » de l’université Doshiha.

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