Je penche la tête. Le prêtre prononce des paroles sacrées en agitant au-dessus de moi ce qui ressemble à un gros plumeau blanc, puis me tend une figurine de papier.

J’ai appris mes leçons. Je frotte le petit bonhomme partout sur mon corps, souffle dessus trois fois, puis le dépose dans le bassin d’eau qui se trouve devant.

Je suis maintenant purifié. Et je peux franchir la porte qui mène à Yudono-jinja, le dernier des sanctuaires de Dewa Sanzan.

Dewa Sanzan est un trio de montagnes sacrées de la région du nord de Honshu, au Japon. Depuis plus de 1000 ans, les pèlerins viennent ici pour entraîner leur corps et purifier leur âme.

Lacer ses chaussures de randonnée pour se joindre à eux est une expérience inoubliable. Des cèdres géants du mont Haguro aux rituels du mont Yodono, en passant par les paysages du mont Gassan, les trois montagnes se chargent de vous rappeler que vous êtes ici loin, très loin de chez vous.

Récit de voyage en trois temps.

1. Les cèdres du mont Haguro

L’immense porte rouge qui marque le début du pèlerinage de Dewa Sanzan est censée séparer le monde des hommes de celui des dieux. Et en la franchissant, on a effectivement l’impression de s’engouffrer dans un autre monde.

On se retrouve plongé dans une forêt de gigantesques cèdres du Japon dont la plupart ont entre 300 et 600 ans; le plus vieux, entouré d’une corde sacrée, est réputé avoir 1400 ans.

Entre ces piliers vivants serpentent 2446 marches de pierre. Elles conduisent au sommet du mont Haguro, la plus visitée des trois montagnes.

Des vieillards comme des enfants, serviette à la main pour éponger la sueur, grimpent patiemment les marches. En route, on rencontre un pont rouge qui enjambe un ruisseau, une chute d’eau et une pagode de bois qui figure sur la liste des trésors nationaux du Japon.

À mi-chemin, dans une cabane, on sert du thé vert et des nouilles. On déguste le tout assis sur des tatamis, en admirant les rizières de la plaine du Shonai qui s’étale plus bas.

En prenant tout son temps, l’ascension de ce sommet d’à peine 414 mètres prend une heure et demie.

En haut, un impressionnant complexe de temples attend les visiteurs. Le principal, Sanjin Gosaiden, est coiffé du plus gros toit de chaume au pays.

Le sommet est aussi accessible par la route et bon nombre de pèlerins y affluent par autocar. Apercevoir un stationnement et des vendeurs de souvenirs après une marche en forêt peut être désagréable, sauf que les visiteurs sont pratiquement tous japonais et viennent ici pour une raison: prier. Les voir lancer des pièces de monnaie à travers des grilles et taper des mains pour attirer l’attention des dieux est tout un spectacle.

Ceux qui préfèrent la tranquillité opteront pour une nuit au Saikan, un monastère perché au sommet de la montagne. Pour 80 $, on vous offre une chambre traditionnelle aux murs de bois et de papier, ainsi que deux repas aussi exquis que gargantuesques (du poisson grillé au tofu mariné en passant par la soupe aux champignons et l’assiette de fruits, mon dîner ne comptait pas moins de 10 plats).

Une nuit au monastère permet de voir le soleil se coucher sur la plaine et de rencontrer les yamabushis, des pèlerins errants dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Et il y a la balade nocturne. Si marcher parmi les temples déserts éclairés par la lune alors que l’écho de vos pas résonne sur les pierres ne suffit pas à vous impressionner, vous êtes aussi bien de cesser de voyager. Parce que vous êtes irrémédiablement blasé.

2. Les nuages du mont Gassan

On rejoint le mont Gassan à partir du mont Haguro en autobus. Lorsque le chauffeur vous dépose au pied du sentier au terme d’un périlleux trajet en lacets, on comprend que les choses sérieuses commencent.

L’endroit est plongé dans les nuages et on ne voit pas à deux pas devant soi. L’accablante chaleur d’hier est loin derrière. Ah oui: il pleut des cordes.

Capuchon rabattu, je chemine dans ce qui semble être une vaste prairie. Pour la vue et les photos, c’est raté. Mais pour installer une atmosphère mystique sur la montagne sacrée, le brouillard fait tout un travail.

On en voit régulièrement émerger des statuettes et des formes qui semblent être des pierres tombales. À force de marcher seul dans un tel paysage, on se surprend à sursauter violemment lorsque des randonneurs circulant en sens inverse surgissent de la brume pour vous saluer d’un cordial et nasillard «konichiwaaaaaaa».

Dewa Sanzan n’est pas l’endroit où vous irez tester vos limites physiques: il ne faut que 4,6 kilomètres pour gagner le sommet. Je l’atteins comme dans un rêve opaque.

Je parviens à repérer l’arche qui marque l’entrée du sanctuaire où se trouve un prêtre shintoïste. Après m’avoir purifié à grands coups de plumeau, il me laisse passer de l’autre côté.

L’endroit est truffé de figurines et de statues. Deux hommes versent un liquide dans une assiette et me font signe de la porter à mes lèvres. Une belle surprise: du saké glacé.

À deux pas de là, une auberge offre le même accueil qu’au monastère: chambre simple mais magnifique et repas grandioses.

Puis, vers 17 h 30, un miracle: un rayon de soleil vient frapper le livre dans lequel je m’étais plongé. Je cours à l’extérieur pour découvrir un spectacle à couper le souffle. Le sommet s’est dégagé pour dévoiler, plus bas, d’autres montagnes entre lesquelles s’accrochent les nuages. Le tout est inondé de la lumière orangée du soleil couchant. Mon appareil photo mitraille frénétiquement; 15 minutes plus tard, le paysage se referme et tout redevient blanc.

3. Marcher dans l’eau au mont Yodono

Lever à 6h, déjeuner en groupe à 6h30: ici, pas question de faire la grasse matinée. Je quitte le mont Gassan toujours plongé dans les nuages pour descendre vers la troisième montagne, Yodono.

Difficile de dire si la brume se dissipe ou si je descends sous les nuages, mais le soleil laisse peu à peu entrevoir les vallées et les montagnes.

Une vieille dame avec qui j’ai cassé la croûte la veille m’interpelle et me rejoint. La petite Masako va aussi à Yodono. Trottinant devant en gazouillant sans cesse en japonais, elle est une amusante compagne de randonnée.

Nous atteignons ensemble le sanctuaire situé à mi-montagne du mont Yodono. Construit au pied d’une source thermale qui coule sur un rocher orange, c’est le plus sacré des trois. Après la purification d’usage, il faut escalader le rocher, pieds nus, au son des incantations d’un prêtre retransmises par haut-parleurs. Irréel.

Sur le chemin du retour, il faut absolument arrêter au village d’Oami pour une vision hors de l’ordinaire: un moine bouddhiste momifié. On dit que l’homme est mort en 1782 après s’être fait enterrer vivant au terme d’un jeûne prolongé. Sa petite carcasse recroquevillée trône aujourd’hui derrière une vitre.

Rencontre avec deux yamabushis

Shintoïste à tendance bouddhiste: c’est probablement la meilleure façon de décrire la religion qui règne à Dewa Sanzan comme dans l’ensemble du Japon.

Le site de Dewa Sanzan est particulier parce qu’il est aussi un bastion du shugendo, une branche colorée du bouddhisme qui emprunte autant à la magie taoïste qu’aux concepts tantriques.

Ses plus célèbres représentants sont les yamabushis, des moines capables de rester assis de longues heures sous des chutes glacées ou dans des chambres enfumées.

Ceux sur lesquels je suis tombé, un père et un fils, étaient plutôt attablés, cigarette au bec… devant deux grosses bières chacun.

C’était au monastère du mont Haguro. Et il m’a fallu bien du temps pour avaler leur histoire, eux qui affirment être yamabushis dans la famille… depuis 17 générations.

C’est en voyant le jeune Kishinami réciter des incantations complexes et pratiquer toutes sortes d’exercices au cours d’une cérémonie au temple du mont Haguro que mes doutes ont commencé à se dissiper.

Une histoire incroyable qui n’aura été ni la première ni la dernière de mon voyage à Dewa Sanzan.

Repères

– Dewa Sanzan est situé dans la région du nord de Honshu, à quatre heures et demie de train de Tokyo.

– Les sanctuaires des monts Haguro et Yodono sont accessibles par la route; pour atteindre celui du mont Gassan, il faut enfiler ses chaussures de randonnée. Les photos sont interdites dans tous les trois.

– L’ascension des trois sommets nécessite moins de 15 kilomètres de marche. Il est possible de faire le trajet en une seule journée, mais il vaut mieux étaler le voyage sur deux ou trois jours si l’on veut en profiter.

– Il est possible de loger dans les hôtels de Tsuruoka, une ville des environs, ou dans l’un des nombreux monastères du village de Haguro. Une poignée de monastères et auberges sont aussi éparpillés à même les montagnes.

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