Par sa brutalité, la photographie risque de « dramatiser » la réalité. Mais ce témoignage visuel informe aussi l’historien. Pour traiter du statut historiographique de l’image, Michael Lucken, spécialiste de l’histoire de l’art japonais à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), a choisi comme matériau les images des bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, arrière-plan incontournable à l’histoire moderne du Japon. Dans son livre 1945-Hiroshima, les images sources (éd. Hermann), paru en juillet, il en répertorie une centaine à partir desquelles s’est construite la mémoire nationale. Il retrace la vie de leurs auteurs, les circonstances dans lesquelles elles ont été prises et analyse la manière dont elles ont été réinvesties par la culture, passant d’une fonction informative au registre du symbolique. La plupart des photographies prises juste après les bombardements ont disparu. Et la tentation est grande de retrouver le maillon manquant de l’histoire d’Hiroshima. C’est le piège dans lequel est tombé Le Monde le 10 mai, en se fiant – trop rapidement – à la Hoover Institution, fondation américaine réputée sérieuse, qui affirmait détenir « des photos de la dévastation et des corps des victimes après le bombardement atomique d’Hiroshima ». Au moment où Le Monde était en vente, le Musée du mémorial d’Hiroshima infirmait l’authenticité de ces images : elles avaient été prises à la suite du grand séisme du Kanto (région de Tokyo) de 1923.

Lucken s’attache, lui, aux images authentifiées. Une quinzaine de personnes ont pris près de deux mille clichés entre le 6 août (jour du bombardement) et le 17 – deux jours après la reddition du Japon. Il n’en reste qu’un dixième. Pellicules endommagées par la radioactivité et censure militaire des Japonais, puis des Américains, ont contribué à ce « blanc » dans l’histoire d’Hiroshima. L’état de choc des témoins également : Yoshito Matsuhige, reporter local, fut « tétanisé » par les scènes insoutenables qu’il voyait et il ne parvint à faire que cinq photos. Si les bombardements atomiques ont nourri l’engagement pacifique des Japonais, les images du panache ont voilé le drame qui se passait au sol. L’image de l’horloge arrêtée à l’heure de l’explosion est symptomatique d’une mémoire fondée sur la « table rase » et le renouveau. Inédit, le travail de Michael Lucken a le grand mérite d’élargir l’objet de sa recherche à une réflexion sur l’image qui « nourrit la mémoire et la manière dont la mémoire se pense ».
Philippe Pons

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