Les Yakuza

Yakuza, (ヤクザ•やくざ) il suffit seulement de ce mot pour avoir l’image de la pègre japonaise, de ses règles d’honneur, de ses tatouages qui la caractérisent. Mais qu’en est-il de la réalité, cette mafia est-elle réellement ce que l’on pourrait imaginer, des hommes certes cruels, froids, des tueurs mais avec un code de l’honneur très strict transmis de génération en génération.

Yakuzas

Yakuzas au temple Senso-ji d’Asakusa, Tôkyô, pendant le festival Sanja Matsuri (Photo :  Jorge, Nothing to hide, CC 2.0)

Issu d’un jeu de carte répandu à l’époque d’Edo (1600 – 1868) appelé le Hanafuda, le terme Yakuza se décompose en trois : « Ya » signifiant 8, « Ku » signifiant 9 et « Za » voulant dire 3. Si le joueur tirait ces trois cartes, il avait automatiquement perdu. La mafia japonaise qui avait la main basse sur ce jeu en a pris le nom. Lors de l’essor des grandes agglomérations au XVIIe siècle, la pègre nippone, principalement composée de truands, de malandrins, de Rônin, se structure autour des maisons de jeux des Bakuto, anciens samouraïs reconvertis en joueurs professionnels, et de la contrebande des Yashi, marchands ambulants.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la société avait une bonne image d’eux. Ils incarnaient la déviance d’une société rigide où il est difficile d’exprimer une critique, aussi minime soit-elle, de l’ordre social. Cette image se retrouve notamment dans le théâtre traditionnel japonais, le Kabuki, avec le personnage du criminel Iroaku, héros par excellence d’un genre nouveau. Le Yakuza se réclamait d’un code chevaleresque, le Shingi signifiant « Bienveillance et justice » et d’origine confucéenne. En défiant la loi, il représentait une forme d’aspiration à l’insoumission dans la société fortement hiérarchisée des Tokugawa.

Avec la restauration de Meiji en 1868, la pègre a dû changer ses activités puisque son grand domaine, le jeu, avait été interdit. Ainsi, profitant de la nouvelle vague d’industrialisation qui suivit la guerre russo-japonaise en 1905, elle s’orienta vers le contrôle de la main-d’œuvre mais aussi s’implanta dans la politique en servant d’homme de main des premières organisation d’extrême droite. Ce fut le cas de l’Association pour la pureté nationale du Grand Japon (Dai Nippon Kokusuikai), créée en 1919 sous les auspices de Tokonami Takejirô, ministre de l’intérieur du cabinet de Hara Kei.

Des « grandes familles » aux organisations complexes…

Au nombre de trois avec la Inagawa-kai et la Sumiyoshi-kai dans le Kantô et la Yamaguchi-gumi dans le Kansai, les « grandes familles » ont pour unité de base la bande ou la famille, celle-ci composée d’un chef, de son lieutenant qui peut avoir un adjoint. Ces deux derniers composent un « cabinet » du gang. La structure d’autorité verticale qui constitue une famille se double de chaînes d’alliances d’un individu avec un autre, avec lequel il entretient des relations particulières.

Les grands syndicats du crime sont organisés de manière pyramidale. Les subordonnés du grand chef étant à leur tour chefs de bandes subalternes à l’intérieur desquelles leurs propres subordonnés sont également les chefs de plus petites, et ainsi de suite. Ces syndicats du crime sont des fédérations de groupes qui conservent leur identité en gardant leur nom et leur organisation propre.

Cette structure pyramidale se retrouve également dans l’administration de leurs ressources financières. Il existe ainsi un « tribut » représentant le paiement de chaque mois des membres inférieurs à leur supérieur direct. Drainé à chaque échelon de la pyramide, ce tribut parvient jusqu’au chef. Cette « cotisation » assure les bandes affiliées de la protection de l’organisation. Il existe également les collectes de fonds. Elles suivent le même cheminement que les tributs mais à l’inverse, il s’agit d’un versement exceptionnel pour des cérémonies, la sortie de prison d’un chef…

Les personnes situées à la base de la pyramide, ne bénéficiant d’aucun subside de leurs supérieurs, se livrent au contrôle des réseaux de prostitution. Seuls les employés de l’« administration » du gang reçoivent un « salaire ». La direction centrale définit les grandes lignes de la stratégie de l’organisation dont la mise en œuvre est laissée aux chefs subalternes.

Kantô, Kansai, quelles différences ?

Il existe, d’un point de vue historique, des différences dans la « sous-culture criminelle » du Kantô et du Kansai. Tandis que dans le Kantô il s’agit de bandes constituées essentiellement de joueurs professionnels aux territoires précis, dans le Kansai, on retrouve des assises territoriales constituées par les réseaux de vente d’objets beaucoup moins structurés. De même que s’oppose la centralisation du pouvoir dans les organisations du Kansai à une relative décentralisation dans les bandes du Kantô.

Sous l’égide de Hori Masao  la Sumiyoshi-kai, dont la direction était collégiale, représentait davantage une association de gang. Toutefois avec la mort de son chef et la nomination de Nishiguchi Shigeo à la tête de la famille, la direction de l’organisation a était restructurée, la rendant plus homogène.

A contrario, il s’est produit le mouvement inverse dans le Kansai : la Yamaguchi-gumi a évolué vers une structure plus fédérative. L’état-major, représentant une forme de « conseil exécutif » qui épaulait son cinquième chef Watanabe Yoshinori, était symptomatique de cette évolution. Ce changement vers une direction plus collégiale peut également être un des effets de l’extension des syndicats du crime japonais.

Avec cette évolution apparait également des changements dans les membres des gangs. Contrastant avec les yakuzas traditionnels, la nouvelle génération est d’avantage des « parrains-patrons » dont l’attrait du gain l’emporte sur toutes autres motivations. Le choix de Watanabe Yoshinori comme cinquième chef de la Yamaguchi-gumi en est l’exemple parfait. L’homme représente une nouvelle génération de truands, sans folklore et sans scrupules, favorisant l’efficacité à la tradition.

S’acclimatant à une société en perpétuelle évolution, la pègre japonaise a dû faire à des changements tant sur les mœurs que sur l’organisation en son sein même. Toutefois, Sa suprématie pourrait être remise en question par l’arrivée de la mafia chinoise sur son territoire. Sans scrupule ni code de l’honneur, la Triade semble prendre de plus en plus d’importance au Japon.

Va-t-on vers une guerre sanglante entre mafias au pays du soleil levant ? La question reste posée. Mais la chose certaine est que tant que la mafia sera enracinée dans la vie politique, il sera difficile de résoudre la question de la pègre et de la corruption au plus haut niveau du pouvoir qui gangrène la société.

Quentin Guyomard