Dans la chronique précédente (14: Les fêtes de fin d’année), j’ai insisté sur le caractère cyclique et renouvelé de l’année qui finit par une purification, et recommence par une remise à zéro. Or, justement, deux amies japonaises sont venues dîner à la maison et nous avons parlé… du temps.AZRA-15-icone-jikan— Votre interprétation de la société japonaise est intéressante, m’a dit Mme Y. Cependant vous manquez à caractériser les raisons qui font qu’elle est ce qu’elle est. Voyez-vous, si celle-ci se  base comme vous le dites que sur les notions de verticalité, de forme, ou encore de regard des autres, eh bien, c’est à cause du temps.

— Du temps? ai-je demandé, incrédule, en pensant qu’elle parlait du climat.

— Oui, du temps, a-t-elle poursuivi. Voyez-vous, pour les Occidentaux, le temps est un amoncellement. Il a un début et une fin. Il est composé de l’empilement d’événements historiques successifs. Quant au présent, il est conçu comme le résultat de l’Histoire.

C’est vrai, ai-je pensé, que notre conception biblique du temps inclut une création, des développements successifs et un jugement dernier. Et même si celle-ci n’est plus interprétée stricto sensu, elle conserve cette forme dans notre vision de l’Histoire, de nos sociétés, et même de nos vies personnelles.

— Pour les Japonais, a repris Mme Y, le temps n’a ni début ni fin. C’est une ligne qui s’étend éternellement dans les deux directions, ou bien encore la répétition infinie de cycles annuels ou calendaires.

— Mais quel rapport avec la structure sociale? ai-je encore demandé, dubitatif.

— J’y viens, m’a assuré Mme Y. Comprenez bien: pour les Occidentaux, le temps est une série d’événements sur lesquels ils peuvent agir.

— En effet, ai-je admis. Le monde est amendable, et même si nous nous y prenons mal, nous avons toujours l’impression que nous pouvons bâtir un monde meilleur.

— Mais nous, les Japonais, nous sommes confrontés à un temps cyclique et infini sur lequel nous ne pouvons rien. Nous sommes prisonniers de la nature et victimes d’innombrables catastrophes naturelles. Nous ne possédons pas cette volonté d’agir sur le temps ou sur le monde. Notre priorité, c’est la paix sociale. Tous nos efforts éducatifs, sociaux personnels, tendent à maintenir la beauté sociale. C’est pourquoi nous avons ces règles et ces notions dont vous parlez: la structure verticale de la société, la notion de regard des autres, mais surtout, surtout, notre attachement à la forme.

j-jardin-shamisen-maisontraditionnelle— Mais nous aussi, notre priorité, c’est la paix sociale, non? ai-je protesté.

— Pas vraiment. D’ailleurs on ne peut pas dire que la France soit un pays de paix sociale! Non, la priorité, dans un pays qui conçoit ainsi le temps, c’est pour chacun de marquer l’Histoire. Ainsi, chaque individu a non seulement le droit mais le devoir de donner son avis, de participer à la fabrication et à l’amendement du monde. C’est pourquoi les Occidentaux ne s’intéressent pas tant à la forme, à la manière de faire les choses, qu’aux résultats. Pour les Japonais, c’est la forme qui cristallise tout. Le temps cyclique et infini sur lequel nous n’avons pas de prise nous focalise sur la paix sociale. Enfin, la paix sociale se cristallise par l’usage de formes préétablies auxquelles tous les Japonais sont attachés. Pour les Occidentaux au contraire, c’est l’individu qui cristallise tout. Le temps cumulable est composé de la succession de morceaux d’Histoire dans lesquels on est acteur.

L’explication de Mme Y m’était très séduisante. Je me suis quand même demandé comment ce pays qui n’aurait pas le sens de l’histoire et qui serait obsédé par la paix sociale, aurait pu autrefois se jeter tête baissée dans la guerre, se précipiter vers une bien réelle fin des temps?…

Mme K., qui n’avait rien dit jusqu’à présent, est intervenue:

— À ce moment-là, c’était autre chose: tout le monde était devenu fou.

Je me suis alors demandé si les tendances eschatologiques du Japon actuel (population en peau de chagrin, enfermement, bruits de bottes) dépendaient elles aussi d’un nouvel accès de folie collective. J’espère que l’avenir ne nous le dira pas, et que sur nos îles, nous continuerons à flotter sur un temps cyclique et infini.

Pour en savoir plus : Jean-Luc Azra (2011) «Les Japonais sont-ils différents?» (Éditions Connaissances et Savoirs)

Voir aussi : Le temps et l’espace dans la culture japonaise, Katô Shûichi (traduction Christophe Sabouret) 2009, compte rendu par Romaric Jannel

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26 Commentaires

  1. Je suis toujours étonné des explication simplifiées voire simplistes données par beaucoup de Japonais pour vouloir à tout prix être différents, d’avoir une civilisation plus unique que unique.

    L’article du jour comporte deux sujets qui en fait ne sont pas directement liés.

    Au risque de décevoir Mn Y. la conception cyclique du temps est la conception la plus répandu dans le monde, des sociétés primitives à la majorité des civilisation antiques (chez les Grecs le temps était cyclique) et de nos jours encore en Afrique et en Asie ( Hindouisme, bouddhisme, taoïsme). Le temps cyclique est aussi adopté par les nouveaux courants mystico-religieux comme par exemple le new-age.
    L’Age d’Or par exemple vient de la conception cyclique grecque qui l’avait emprunté à l’indienne.
    Ainsi pratiquement toutes les civilisations ont adopté la conception cyclique du temps sauf la judéo-chrétienne dont la particularité est de comporter un début et une fin.
    Si la civilisation japonaise a mélangé les deux conceptions, shinto et bouddhiste, les occidentaux ont fait de même car malgré plus de 15 siècles de culture chrétienne, les croyances populaires païennes n’ont pas disparu; elles ont subsisté et sont une des causes de la déchristianisation actuelle en Europe.
    Ainsi pour contredire Mm Y. la conception du temps en Occident n’est pas totalement linéaire car si il est en grande partie composé de l’héritage judéo-chrétien, il est aussi composé de l’héritage gréco-romain, du paganisme nordique, des traditions locales dont la conception du temps est plus ou moins cyclique.
    Ainsi, le défaut dans l’argumentaire de Mm Y. ( et de la plupart des Japonais) est de comparer le Japon avec un continent, l’Europe, comme si tous les pays européens ne formaient qu’un seul pays avec une seule société.

  2. Merci comme toujours pour tes commentaires approfondis.
    Oui. Pour sa défense, Mme Y arrivait chez moi ce soir-là avec mon bouquin sous le bras, qui fait précisément ça: comparer la société japonaise aux autres, enfin en tout cas qui pose la question des différences.
    Oui pour le cyclique dans le temps occidental; mais enfin tout de même, globalement…

  3. (Suite)
    « Pour Dieu le temps est un paysage d’événements »
    Ce que Saint Paul dit n’est valable que pour Dieu, pas pour les hommes, les hommes quels qu’ils soient subissent le temps. Et ils subissent tous les aléas du temps et de la nature.
    Curieuse habitude japonaise que de croire que seul le Japon connaît les séismes, les volcans, les raz de marée et les tempêtes.
    Tous les peuples connaissent les forces de la nature qui ont des conséquences catastrophiques pour eux mais tous cherchent à s’en protéger, les japonais aussi essaient de s’en protéger, ils ne sont pas une exception.
    Ce que Mm. Y. insinue ensuite est plus intéressant car pour elle la structure de la société japonaise à un lien exceptionnel avec la nature du Japon. Cette théorie prend ses racines dans le mouvement Nihonjinron pour qui les japonais ont une relation privilégiée avec la nature, ce que les autres peuples n’ont pas et surtout pas les Occidentaux (bien-sûr !).
    Se prévaloir de la nature pour légitimer une exception valorisante a déjà été utilisé par beaucoup de sociétés dont la plupart étaient d’une cruauté extraordinaire.
    Ceux qui sont habitués à lire mes commentaires savent ce que je pense du mouvement Nihonjinron : un ensemble de thèses pseudo scientifiques visant à démontrer la spécificité unique du Japon et de sa société dont l’heure de gloire coïncide avec celle de la période faste de l’économie nippone. Le mouvement a depuis réduit mais les idées ont tellement été rabâchées dans les médias locaux qu’elles ont pris le goût de vérités consacrées pour les japonais.

    La « paix sociale » dans le commentaire suivant.

  4. Quel est la prix de la paix sociale? La paix sociale découle de l’ordre social et l’ordre social n’est possible que par la différenciation sociale qui garantie la stabilité de cette société car une société indifférenciée ne peut conduire qu’à l’affrontement de tous contre tous.
    La différenciation sociale garantie la stabilité du groupe et cette stabilité n’est obtenue que grâce à l’unanimité du groupe. Le prix de cette stabilité est donc le conformisme et le formalisme, l’assentiment de tous et le respect absolu des rites qui servent à perpétuer l’acte originel qui a permis la cohésion du groupe. Mais le prix de cette stabilité est aussi l’impossibilité d’évolution de ce groupe car le moindre changement remet en cause l’unite et l’unanimité nécessaire à sa cohésion.
    Le Japon est un excellent exemple du prix de la paix sociale car aucun changement de la société japonaise n’est venu de l’intérieur de cette société, tous les changements, toutes les evolutions et toutes les nouvelles techniques sont venues de l’extérieur, et cela depuis la période Jomon : la migration de la période Yayoi a amené la culture du riz, le bouddhisme l’écriture et les arts, le confucianisme la structure de la société, jusqu’à l’Occident qui transformé le Japon en une nation moderne.
    Mais le respect scrupuleux des rites ( et ils sont nombreux au Japon), l’unanimisme ( que les Japonais appellent le consensus social) et la cohésion sociale ont aussi une face sinon cachée tout au moins méconnue des étrangers et surtout des Japonais eux-mêmes.
    Pour faire apparaitre cette face, cette origine en fait, il convient de déshabiller le Japon, de le mettre à nu et de regarder quelles sont les forces qui servent à maintenir la cohésion sociale et à épurer la société de ce qui semblent pouvoir mettre en danger cette cohésion mais qui en fait sont les causes originelle de cette cohésion. Forces dont Mm. Y. et Mm K. détournent pudiquement le regard.

    • Je ne trouve qu ‘ aujourd ‘ hui ce commentaire de vous sur  » la paix sociale  » datant du 7 . C ‘est justement le jour où en France eut lieu l ‘attentat chez Charlie Hebdo ; Coïncidence sans plus ; Mais sur quoi , quelle théorie , exprimée par qui , à moins que ce ne soit votre idée à vous , mais s’appuyant sur quoi , sur quoi repose cette idée qui me surprend
      ( mais il est vrai que j ‘avais déclaré déjà  » être en deuil  » . Vous dîtes :
       » Quel est le prix de la paix sociale? La paix sociale découle de l’ordre social et l’ordre social n’est possible que par la différenciation sociale qui garantie la stabilité de cette société car une société indifférenciée ne peut conduire qu’à l’affrontement de tous contre tous. »
      Nous assistons à un très grand désordre . Dire que  » la société indifférenciée ne peut conduire qu ‘à l ‘affrontement de tous  » n ‘est pas CHRETIEN dans l ‘idée que l ‘on retient de cette formulation ; mais je vous avais bien dit moi que le Christ a été le seul chrétien .
      Qui peut admettre une affirmation comme celle que vous formulez ? Dans la phrase même il y a des sens détournés et celi qui a formule comme cela a détourné selon moi des … je vais chercher le mot encore , est ce des CONCEPTS ?
      Philosophes réagissez
      cette idée formulée en tout cas m ‘a choquée . je trouve interessante votre analyse qui suit mais m ‘élève contre l ‘affirmation de la 1ere phrase de ce com et espère ne pas être la seule . Ce sont de telles affirmations reposant sur une conception de l ‘ordre social qui reconnaisse la faute et le mal . C ‘est je pense totalement je le répète anti chrétien . il y a un problème , un sacré problème .
      Vous, deepslv , mon frère … Bon .

        • Vous me répondiez je crois . Voici une nouvelle définition mais qui ne répond pas à la question : Une théorie , laquelle , me parait être à l ‘origine de votre assertion première . Je ne la connais pas . nous avons tous nos sources , les citer . Qui a dit que sans différence sociale , il ne pouvait y avoir qu ‘affrontement ?

          • Parce que tu as besoin d’un nom pour savoir si cette théorie est vrai ou fausse? Tu dois être capable de le savoir sans avoir besoin de référence. Il suffit de regarder autour de toi, tout le monde se prend pour une autre personne qu’elle a en modèle et avec laquelle elle va entrer en rivalité, comme l’élève entre en rivalité avec le maitre et réciproquement le maitre est en rivalité avec l’élève car il voit son statut en danger.
            Une société dans laquelle les personnes seraient toutes indifférenciées serait chaotique et se désagrégerait dans l’affrontement de chacun contre chacun car le désir de chaque personne porterait toujours sur un objet unique possédé par une autre et qui n’est pas partageable. Le désir est dans la nature de l’homme. C’est seulement parce qu’il y a un ordre social, une hiérarchie sociale que la société ne se désagrège pas mais d’un autre coté si la hiérarchie sociale est trop rigide la société entière se sclérose et n’évolue pas.
            Chaque société essaie donc de trouver un équilibre entre l’ordre absolue et le chaos, entre la différenciation absolue et l’indifférenciation absolue. La société avance ainsi par crises, quand l’indifférenciation atteint son paroxysme et que les tensions sont trop fortes, toute l’agressivité et la violence de la société se concentre sur une victime à lyncher et par l’effet cathartique retrouve son calme, l’ordre et la différenciation. C’est exactement ce qui se passe lors des révolutions.
            Bien sur cette mécanique est extrêmement plus complexe pour un grand pays que pour un petit groupe mais c’est grossièrement la même.

        • Pour tenter de répondre à ton com plus bas, de 15 h 30, et je ne suis pas d’accord avec tes présupposés , je vais y revenir , de suite, je suis obligée d’ecrire ici car on ne peut rien inscrire dans l ‘espace sous ton com ; Du moins cela m ‘arrive , le clic ne donne rien . on peut d’ailleurs dire qu ‘il n ‘ y a pas peut être pas de réponse à une telle formulation .
          Si l ‘envie de bouffer l ‘autre qui est, animale , existe , nous sommes aussi des êtres dotés d’une âme . pas besoin qu ‘on nous le dise pour le savoir, ni le sentir . l ‘âme échappe à la société totalement . Mais quelle est – elle cette société si ce n ‘est l ‘arrangement purement économique et que àça . Que ça , c’est désolant . C ‘est l ‘économie qui mène le jeu et va régler toute société . Ce sont les échanges , nécessaires, il a et j ‘ai , je suis plus fort et mon armée l ‘est , je prends , ne donne pas , qui sont à l ‘origine des sociétés . mais l ‘économie écarte chasse totalement une partie de nous mêmes qui existe bel et bien . Toute personne pense qu ‘elle est plus autre chose que cette assignation à la terre et un rôle . on a tous cela en nous mais la société le nie . elle nie une partie des êtres et en fait leur questionnement face à l ‘univers . l ‘univers on en fait partie aussi et la société l ‘ignore . Elle ignore tout ce qui n ‘est pas elle et réduit toute vie à des gestes appris et conventionnels
          La différence sociale ? pourquoi tout ramener à la société ? La société est en différence elle avec tout ce qui n ‘est pas elle et marchand , son fondement , on y revient . On peut épiloguer sur elle , en crise, mais voir ce que, au départ elle tue, elle , basée sur quoi ? Mon âme dépasse ses limites .

  5. Ces forces qui maintiennent le Japon dans une apparente paix sociale, il faut les chercher dans les origines du Japon qui sont toujours présentes dans la structure de la société. Ces origines rappelle que la structure est archaïque et donc primitive malgré l’apparence de modernité que lui procure la diffusion et la maitrise de la haute technologie.
    Comme dans les sociétés primitives la paix et la stabilité sociale est obtenue par l’épuration de la violence vers les parties de la population qui sont désignées pour la supporter.
    La société est formée principalement de cercle concentriques aux contours plus ou moins perméables selon les époques et les circonstances.
    – A : Cercle intérieur
    – B : Cercle intérieur/extérieur
    – C : Cercle extérieur
    Le cercle A intérieur est l’ensemble des Japonais qui jouissent de leurs droits de citoyens. Ce cercle lui même composé de classes reproduit celui de la période Edo même si la mobilité sociale s’est accentuée après la seconde guerre mondiale il garde grossièrement les mêmes divisions.
    Le cercle B intérieur/extérieur reproduit aussi le même schéma que pendant la période Edo. Il est composé des hors classes, buraku, yakuza, prostitués et des déclassés.
    Le cercle B comprends aussi japonais expatriés (nikkejin) et les semi-etrangers asiatiques, principalement Coréens et Chinois.
    Le cercle C est lui composé des étrangers. Au Japon en gros deux catégories : les occidentaux ( anglo-saxons et latins ) et les autres. Le cercle extérieur ne nous intéresse pas ici, il n’a aucun rôle direct dans la structure de la société japonaise car elle n’exerce sur eux qu’une pression faible.

    L’archaïsme de la société japonaise se manifeste par la phobie de la contamination, l’obsession de la pureté et donc des moyens mis en oeuvres pour éviter la contamination et s’ils ont été contaminés, les moyens pour retrouver la pureté.
    La saleté visible, la maladie, le vol, la violence et la plus grande violence de toutes, c’est à dire la mort sont considérés comme des impuretés (kegare 穢れ) dont il faut éviter le contact, échapper à la contamination.
    Cette contamination a pour conséquence un déclassement social, le sentiment de honte si prégnant au Japon est le signe de cette contamination qui entraine le déclassement social, c’est pour cela que la faute est à éviter absolument, la faute ou du moins le fait que cette faute soit connue par le groupe social, par la société. Pour réparer cette faute et tenter d’éviter le déclassement social, il convient de payer le prix, de faire amende honorable à la société, de se purifier, de se laver à la vue des autres 直す et 治す se prononce de la même façon, ont la même étymologie de « guérir » « réparer ». C’est pour cela que l’on voit ce rituel, aujourd’hui télévisé, de l’excuse publique.
    Le but est d’éviter le déclassement qui peut faire tomber le fautif, celui qui est devenu impur à cause de sa faute dans le cercle B car il est très difficile ensuite de revenir dans le cercle A. L’ordre social dans le cercle A est donc obtenu par la peur du déclassement, de la déchéance sociale.

    Le cercle B est ainsi constitué de ceux qu’on peut appeler « impurs », 穢多 (eta), ceux qui ont été entachés pas une faute, faute souvent qu’ils n’ont pas commise eux-mêmes mais qui a été hérité de leurs parents.
    C’est dans cette catégorie que l’on trouve historiquement les Burakumin 部落民 dont l’étymologie possible est « village du peuple tombé ou déchu ». Ils vivent traditionnellement en marge de la société et son encore discriminés, s’ils peuvent devenir riche et même très riches comme Tadashi Yanai fondateur de Uniqlo, s’ils peuvent être élus comme Hashimoto à Osaka , il leur est toujours difficile voire impossible de faire carrière dans l’administration et certaines grandes compagnies; de ce fait on les retrouve dans les emplois « sales » ou dangereux et souvent les deux. Ils forment par exemple le gros des effectifs chargés de nettoyer Fukushima daiichi.
    Toujours dans cette catégorie se trouvent les yakuza, plus de 60% d’entre eux sont d’origine Buraku. On trouve par exemple aussi les prostituées, ceux qui travaillent dans l’industrie du sexe. Si l’activité sexuelle n’est pas impure au Japon, les lieux de prostitution étaient autrefois des enclos fermés, séparés des autres quartiers de la ville.
    Spatialement le cercle B se trouve à la fois verticalement vers le bas et horizontalement vers l’extérieur, ce n’est donc pas une structure seulement verticale ou horizontale mais conique que dessine la société japonaise. ( essayer une représentation tridimensionnelle à la place d’une bidimensionnelle) où le niveau de richesse n’est pas en rapport avec la situation sociale. Les yakuza par exemple peuvent être riches mais ils seront toujours déconsidérés et gardés en marge de la société, ils sont à la fois craints et méprisés.
    C’est en fait ce cercle B qui sert de cohésion et qui cimente la société japonaise, car le peuple du cercle B est indispensable, il sert à la fois pour les « sales boulots » mais aussi il sert de cuve de décantation de la société morale du Japon. Il collecte les impureté et les filtre. Comme il baigne dans la violence des rapports humains, il s’en nourri en servant d’exutoire à la société morale du cercle intérieur, ainsi il apaise les passions en leur permettant de s’exprimer dans un espace clos et sanctuarisé d’où l’impureté ne peut sortir pour contaminer le cercle A.
    Le plus intéressant est de voir que le cercle B est structurellement similaire au cercle A, il reproduit les mêmes différences mais le cercle B n’est pas une copie du cercle A, les deux cercles se copient l’un l’autre dans une oscillation permanente et cette concurrence va pouvoir s’extériorisé dans le la partie extérieure du cercle B, elle va servir de substitue au cercle B intérieur et ainsi de bouc émissaire au deux cercles intérieurs. Ce cercle B extérieur va donc porter la responsabilité de tout les maux de la société intérieure et sera encore plus craint et méprisé que le cercle B intérieur car il ne peut se revendiquer du statut de parenté de la communauté ethnique.
    Rentrant en concurrence directe avec le cercle B intérieur et lui servant de substitue il n’est pas étonnant de voir que la plus forte hostilité à son encontre lui vient de ce cercle B intérieur.
    C’est cette mécanique complexe qui permet au Japon de garder cette apparence de paix sociale et non comme madame Y le prétend « Tous nos efforts éducatifs, sociaux personnels, tendent à maintenir la beauté sociale »

    • Le bouc – émissaire , le  » lynché  » , le sacrifié , je peux le faire m’est avis Je cristallise bien les résistances ; Je sais donc maintenant où je suis ; Dans le B extérieur ! Cette analyse des cercles est valable pour toute société . Je m ‘ y retrouve un peu mais ça ne résout rien .

        • Eh oui , la force de gravité … Quelle gravité que ce sujet !
          Mais moi , j ‘attends un autre Galilée . qui mette en valeur d’autres lois .Galilée avait bien découvert que la terre tourne , quand l ‘Eglise soutenait le contraire et il fut obligé de renier ses conclusions pour échapper à l ‘inquisition
           » Et pourtant elle tourne ! « , répéta -t- il .
          Ne pas parler trop de la gravité ; le sujet est à éviter. La gravité surtout . L ‘enfant de 5 questionne sa mère – l ‘éducatrice :  » Mais comment Jésus est monté au ciel ? il devait avoir une grande échelle  » . La mère surprise ne sait répondre et l ‘enfant lui dit alors  » Puisque c’est comme ça , que personne ne veut me répondre, je n ‘irai plus à la messe  » et elle tient parole . Comment le fils de dieu , notre Père , est il monté au ciel échappant à la gravité ?
          Je suis certaine deepslv que vous ne pouvez y répondre .

  6. Toute société est religieuse même celle ayant voulu extirper la religion ou plutôt les religions traditionnelles n’ont pu se départir du rapport au sacré, elle ont divinisé l’Etat en le sacralisant. Le sacré prend sa source dans l’expulsion de la violence qui permet d’unir cette société.
    Il ne faut pas oublier que le mot sacrifice vient du mot sacré, tout comme le mot sacerdoce. Ainsi la victime sacrificielle devient sacré en absorbant toutes les passions destructrices de la société et de fait rétablie l’union de cette société.
    C’est exactement ce qui s’est produit en France avec l’attentat de Charlie Hebdo, les victimes ont été sacralisées et l’unanimité s’est réalisé. Il a même été question que le Panthéon accueille les dessinateurs, martyrs de la Nation, ( panthéon veut dire « tous les dieux » en grec). On peut aussi noter que ceux qui n’ont pas voulu participer à la grande unanimité retrouvée sont actuellement pourchassés et mis à l’index comme citoyens impurs. Lors de la fête sacrificielle l’unanimité doit être absolue.
    L’unanimité retrouvée a été payée par le sang des victimes sacrifiées.
    A chaque catastrophe naturelle ou humaine, le peuple se réunifie autour des victimes et les sacralisent car le peuple sent qu’il doit cette union et ce moment de paix retrouvée à ces victimes.
    Mais que ce passe-t-il quand il n’y a pas de catastrophe naturelle ou humaine pour réunifier le peuple? Et bien le peuple qui a besoin d’un récipient pour évacuer les passions violentes en trouve un, il trouve ce qu’on appelle un bouc émissaire qu’il va sacrifier, c’est à dire  » faire sacré ».
    Au Japon c’est le cercle B qui sert de bouc émissaire, il est à la fois intérieur et extérieur, il vit en marge si le cercle A lui permet des libertés avec la morale et les lois c’est pour mieux les accuser ensuite de ne pas avoir suivi la norme sociale du cercle A dont ils ont été volontairement exclus car le cercle B doit avoir l’air d’être coupable. Le cercle B est donc désigné d’office pour être la victime de substitution.
    En France, pourquoi croyez vous que Charlie Hebdo a eu toute la liberté d’expression que l’on refusait et que l’on refuse encore à d’autres? Quelle est cette partie obscure de notre conscience où règne la violence et d’où l’on détourne le regard.

  7. Quand il arrive au Japon, l’étranger laïcisé qui a oublié ses propres rites et donc souvent sa propre culture, est étonné, surpris et amusé par le foisonnement des rites qu’il trouve dans la société japonaise. C’est aussi ce qui fait son charme ou plutôt son exotisme.
    Les rites au japon sont partout, de l’entrée à la maternelle au passage de grade dans les classes successives jusqu’a la fin du parcours scolaire, puis dans l’entrée dans le monde du travail, celui de la famille, mariage et ainsi jusqu’au rite suprême de la mort.
    Le rite au Japon est pratiquement toujours un événement collectif et public. Le rite est donc un passage obligé pour faire partie de la société et il réclame l’unanimité de tous les participants.
    Le rite se déroule toujours de la même façon et chaque détail doit être reproduit minutieusement, jusque dans les moindres détails. Le rite se passe toujours en trois étapes : différenciation, indifférenciation, différenciation. Le moment de l’indifférenciation se remarque au Japon par l’importance donné à l’uniforme. A ce moment là, tous ceux qui participent au rite perdent leur personnalité, ils portent tous le même vêtement, disent la même chose, font les même gestes. A la fin du rite, il acquièrent une nouvelle personnalité, changent de vêtement et se différencient.
    Le nombre de rite de passage public au Japon est impressionnant, de la maternelle, à l’école, au collège, au lycée, à 20 ans et même pour chercher du travail, tous les Japonais passent pas la phase de la dépersonnalisation au moment du rite.
    C’est ce que Mm. Y. appelle la forme. la forme est le rite auquel tout Japonais doit se plier pour faire partie de la société et comme dans toute société le rite réclame l’unanimité de tous.
    Au japon, le rite de l’âge de la majorité est très important (seijinshiki) car d’une certaine façon tous les japonais qui ont 20 ans dans l’année scolaire deviennent majeurs le même jour (deuxième lundi de janvier).
    Tous ces rites sont des portes d’entrée et de sortie du sacré qui se situe toujours hors de la société. Ils permettent de côtoyer le sacré pendant quelques instants, de percevoir la violence dans l’indifférenciation, de la dépersonnalisation pour pouvoir renaitre sous une forme nouvelle personnalisée et différenciée. Par exemple, autrefois le nouvel adulte recevait un nouveau nom.
    Autre exemple, le mariage avant qu’il soit dévalorisé avait en France une signification de passage, l’enterrement de la vie de garçon n’était pas un vain mot. Au Japon, le mariage à encore toute sa signification de passage et est un moment très important surtout pour les femmes.

    Il me reste à parler de la mort et là aussi le rite doit être respecté scrupuleusement. Tout est réglé dans le plus grand formalisme, jusqu’à la tenue que doivent porter ceux qui y assistent.
    Ainsi le respect de la forme, le respect du rite permet au Japonais de ne pas faire d’erreur, erreur qui les souillerait et les plongerait dans l’informe monde du sacré, la déchéance d’où il pourrait difficilement sortir. Ce respect de la forme est comme un sauf conduit dans le monde du sacré.

    Pour finir, je vais mentionner le suicide rituel. Le seppuku était public et peut être considéré comme un autosacrifice pour quelqu’un qui a fauté et dont la souillure, la honte de la faute ne peut être lavé que par sa propre mort permettant le retour à la paix sociale car le seppuku était un acte social.
    C’est en fait une vision assez girardienne que j’ai développé ici mais je crois qu’il faut tenter de comprendre cette société en enlevant petit à petit ce qui semble folklorique, exotique et en cherche les principaux traits que nous avons en commun mais que souvent nous avons oublié.
    Je pense que la société japonaise est en phase de sécularisation, c’est à dire qu’elle a découvert la notion de personne individuelle seulement récemment et que malgré les réticences du confort de la tradition holiste elle est sur le même chemin que l’Occident a pris il y plus d’un siècle. Attention, je ne dis pas que le Japon doit copier le modèle occidental, il doit s’inventer une voie singulière et l’individualisme japonais ne sera sans doute jamais le même que le notre.
    Mais il ne faut pas oublier que le sacré peut resurgir là où on l’attend le moins.

  8. commentaire très intéressant. Ne crois-tu pas que les rites semblent régir la société japonaise bien au-delà des moments clés de l’existence mais aussi dans les rapports sociaux et notamment le travail. Je ne peux me prévaloir de ta longue expérience, je ne vais au Japon qu’en touriste, parfois pour des missions liées au travail mais ça m’a frappé et ça m’interpelle encore après bien des années. Quand tu auras le temps, j’aimerais bien ton avis là-dessus.

    • Deep l ‘a déjà montré dans de nombreux commentaires sur plusieurs notes . il faudrait les reprendre dans le détail . Tout me parait bien être réglé par les rites au Japon mais je n ‘arrive pas à comprendre pourquoi je ne l ‘ai absolûment pas senti en rencontrant des Japonais à l ‘étranger . Mais le contraire exactement ; Présents chaque fois . Différents ? Des gens proches et abordables . Hasard de mes rencontres ? Attentifs , simples répondant , s’exprimant . le contraire de ce que je lis ici mais qu ‘est ce qu ‘ils avaient donc tous ? Décidés et poètes , les pieds sur terre , francs , ou ce délégué à la foire internationale lui , donc envoyé et représentatif à Casablanca .Je mesurais chaque fois l ‘exacte adaptation à l ‘autre . Je rapportais ceci et deep précisément me dit que c’était des rencontres, les seules trois personnes japonaises s’etant trouvées à mes côtés , sans les chercher . Peut on dire qu ‘un Japonais expatrié est different ? Sans doute ; Il cherche autre chose et s’aventure . Mais ceux que je rencontrais apportaient quelque chose à l ‘échange . le mystère est pour moi le délégué commercial qui respirait le tao .
      Sidérée . Oui deep expliquez cela . il y a peut être quelque chose qui dépasse ces rites d’adaptation ?

      • La réponse est dans la question : des personnes isolées hors de leur société d’origine ne sont pas représentatives de cette société. MAIS, il suffit que ces personnes se retrouvent en nombre suffisant pour former une communauté et elle reproduiront dans le la communauté le système de la société d’origine. C’est pour cela que l’on trouve des sanctuaires shintô hors du Japon seulement dans les pays comme le Brésil ou Hawaii qui ont connu une forte immigration japonaise. A Hawaii le nombre de descendants d’origine japonaise est supérieur aux nombre d’Hawaiiens d’origine.
        Aucun Etat n’a de nos jours résolu le problème de l’intégration et du communautarisme. On voit tous les jours que le système français d’intégration est un échec et que le communautarisme anglo-saxon l’est aussi car aucun Etat n’est capable de régler les rapports : vitesse de déplacement/nombre de personnes déplacées et apport socioculturel de la population déplacée/apport socioculturel de la population d’origine.

          • Quels anarchistes? Ceux qui vivent au frais de l’Etat, c’est à dire de tous ceux qui crachent sur les contribuables qui les font vivre?

          • Ne prenez pas la mouche deep slv . Qui vous dit que l ‘anarchiste vive forcément aux frais des autres ? Dans une société qui a prévu qu ‘ils soient . Des parias , des contestataires il en faut n’est -ce pas et notre société moderne a même prévu leur place ; on ne parle pas des mêmes . Vous avez de belles images, les profiteurs , les subventionnés de l ‘Etat, les filles des ports ( j ‘en ai même été une à vos yeux de petit bourgeois universitaire ) , une hyppie d’autrefois , passant de lèvres en lèvres , quel cliché … et quel imaginaire !!! Regardez le Fuji , il va vous surprendre ; vos théories vont être emportées . Pardonnez moi ce ton , vous m ‘agacez !
            Rivé sur votre idée comme un petit lapin tapis , un enfant de ( ans qui n ‘a pas grandi et croit encore qu ‘il va trouver LA THEORIE qui explique tout. Vous refusez tout ce qui n ‘est pas écrit .

            Mon dernier com d’hier est encore en attente car il y a un lien wikipédia sans plus .

            Adieu , portez – vous bien .

    • Bien sur, tu as raison, les rites sont partout dans la société japonaise parce qu’ils sont le moyen le plus sûr de savoir se comporter à tout moment en ayant comme avec le « manuel » une réponse préparée, le but étant toujours de ne pas commettre d’impair, de perdre la face.
      L’éloignement avec le Japon n’est pas seulement géographique, il est aussi temporel : nous ne vivons pas tous à la même époque. L’Europe a connu par le passé une époque où les rituels étaient observés scrupuleusement, où la société etait réglée par la tradition et non par le droit.
      Les acquis du droit ont pour corollaire la liberté de la personne individuelle qui a lentement donné la logique de l’individualisme en partant progressivement du haut au bas de la société.
      C’est pour cela que je répète souvent que si l’on veut comparer des sociétés il faut d’abord comparer leurs droits. Cela va de la tradition et des rites qui y sont associés pour les sociétés primitives l’état de Droit en passant par le droit de l’Etat dans les sociétés totalitaires.
      C’est aussi pour cela qu’il faut rappeler que le Japon ne connaît officiellement le droit que depuis 150 ans et que certaines partie de la population ne le connaît pas encore, dont une grande partie du cercle B qui continue de régler ses litiges avec la coutume.

      • Zut , je viens d’écrire un commentaire et ce sont mes coordonnées google qui se sont affichées sous mon nom personnel . Et ça n ‘est pas sorti . Je n ‘ai pas du bien cliquer . Dommage , j ‘expliquais ce que j ‘ai DEJA DIT .
        Baf ! Bonne fin de dimanche . le jour se lèvera bien . Demain ?

  9. En réponse à deep qui a réponse à tout, moi pas ,
    mais avec l ‘Etat, ! . l ‘Etat !
    et la théorie des figures , ça !
    et le système de l ‘Etat naca, naca, que ça !

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anarchie,

    c’est tout ce que j ‘ai trouvé comme lien sur l ‘anarchie . Du wiki . j ‘avais mieux mais le lien s’est sauvé . Prudent , peut – être ? . Ne jamais s’exposer .La note si riche qui m ‘ouvrait les yeux  » c’est DONC ça ! « , reprenant une liste longue d’anarchistes de tout poil , toutes époques, libre – penseurs certes , me fit réaliser  » Mais je suis une anarchiste moi !  » . Elle a disparu ,ou plutôt a été largement écourtée ; plus mention d’ anarchie ; Seul wiki vous dira mais tout est livré en vrac . Je retrouve les noms, pas tous, mais tout se dissout.
    De toute, je vais vous dire  » Il y a des choses qu ‘il ne faut pas dire  » et voilà je me tais . j ‘ai appris , j ‘ai progressé .
    Je ne peux même pas vous laisser ma photo en souvenir ni cette super vidéo pas encore envoyée sur youtube . un jour ? Vous continuerez sans moi . Ancoliase n ‘est plus . Bord de quoi ? elle l ‘ignore . Ca s’écrivit comme ça un jour et puis ;.. redevenue moi simplement
    adieu , je tire moi aussi ma révérance aux seigneurs ; Salut ! Nous avons du chemin à faire .

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