« Invisible, inodore ». Tel sont les mots qui reviennent très souvent lorsque les Japonais parlent de la fameuse radioactivité, après la catastrophe nucléaire de la centrale de Fukushima. Invisible et inodore. Deux qualificatifs que Saito Hidekazu n’est pas prêt d’utiliser pour décrire les feuilles de thé de la récolte de cette année maudite.

Voilà donc l’un des premiers signes visibles de cet accident nucléaire. La première bizarrerie que la nature vient de produire. « D’ordinaire, vous voyez, dit-il, en montrant avec un désespoir contenu, les feuilles sont toutes petites et on les cueille très vite. Là, elles sont très grandes. Jamais on ne pourra les utiliser pour faire du thé. La situation est très simple à résumer. Il n’y aura pas de récolte cette année dans cette région du Japon. Du jamais vu ». Analyse lapidaire mais néanmoins dramatiquement exacte. Et pourtant. Nous sommes à cent kilomètres au sud de la préfecture de Fukushima et dans la région de Okukuji. La zone d’exclusion décidée par les autorités ne s’étend que sur 30 kilomètres. Au-delà, le pays aurait été épargné par la radioactivité. « La preuve que non, souffle le producteur de thé. Nous sommes pris au piège, entre deux centrales nucléaires. Fukushima à une centaine kilomètres et Tukaimura à une cinquantaine d’autres ».

La première récolte aurait dû se dérouler le 10 mai. Les gens auraient dû travailler non stop, 24h sur 24h. Tout couper avant de pouvoir aller dormir. « Dès la première explosion de la centrale, explique Saito, nous avons demandé à la préfecture de la région de faire des tests mais elle a déclaré qu’elle ne connaissait pas les mesures de radioactivité susceptibles de mettre le thé en danger. Alors on s’est tourné vers une autre structure qui a refusé ». Résultat, la coopérative de la région qui compte 37 usines et que Saito préside s’est organisée et a pratiqué elle-même les tests. Puis le ministère de la Santé qui semble enfin avoir pris la mesure du danger, diligente des experts afin de relever des échantillons à analyser. C’est donc quand même la préfecture qui leur annoncera la mauvaise nouvelle.

 

Le « tsunami du nucléaire »

Ce sera le « tsunami du nucléaire » pour Saïto et ses collègues. « Ce sont nos ancêtres qui avaient tout créé. Moi-même j’appartiens à la cinquième génération de producteur de thé. En tant que président de cette coopérative, j’ai vu des patrons coriaces pleurer devant l’ampleur des dégâts ». Et pour cause. Le thé se récolte à trois reprises. Le 10 mai, puis entre le 1er et le 15 juillet et enfin la troisième récolte qui elle ne se pratique que dans le sud du Japon, où les conditions d’humidité et de chaleur sont réunies. « Nous allons encore faire des tests pour voir si l’on peut récupérer quelque chose de la deuxième récolte ». La situation est d’autant plus grave que la majorité des revenus provient de la première récolte, la deuxième permettant de faire entre 10 à 20% du chiffre d’affaire. « Certains ont déjà mis la clé sous la porte ». Les mots lui manquent. Ce petit homme au visage tout rond et placide laisse les sentiments affleurer devant l’étendue de la catastrophe.

L’usine de Saito Hidekazu est au point mort. D’ordinaire, douze personnes y travaillent jour et nuit afin de produire entre 6.000 et 10.000kg de thé par jour. Un thé ordinaire qui est récolté en une journée par trois personnes et cinquante autres pour celui d’excellente qualité. L’ordinaire représente 90% des revenus et six mois de travail pour le personnel. « On ne récolte pas, on ne vend pas ». Une usine vide qui reçut 14 prix pour l’excellence de son thé par le passé. Un crève-cœur pour ce producteur. Cette usine où tout est automatisé et qui ne produit désormais qu’un silence glacé. « On faisait confiance au nucléaire. Maintenant tous les jours on regarde le bulletin météo qui est accompagné d’un bulletin de radioactivité. Et en fait on ne sait plus rien. C’est de pire en pire en termes de contamination. L’air, la terre et maintenant la mer. Les autorités nous avaient dit, le nucléaire est totalement sous contrôle et bien regardez où on est aujourd’hui ». La maison de thé qui jouxte l’usine reste vide. En temps normal, à cette époque, elle accueille des hordes de touristes ou d’écoliers qui viennent tout connaître de la « shanoyu », la cérémonie du thé.

Sur la route qui mène vers Kugorgawa, des petites camionnettes filent ou s’arrêtent. C’est la route du thé. Les parcelles font en général une centaine d’hectares. Celle de Saito est plus petite parce qu’il s’est spécialisé dans le thé d’excellence. Mais aujourd’hui, cette terre a la même allure que les moins nobles. Personne n’y travaille. Et les filets qui contiennent en temps normal le thé de qualité première sont désespérément repliés. En face, les parcelles de rizière s’étendent à perte de vue. Un mystère douloureux pour Saito. « Eux ont eu le droit de récolter et nous non. Pourquoi? Comment peut-on dire que le taux de radioactivité est bas à un endroit et très haut à un autre ?! ».

 

Karen Lajon, envoyée spéciale au Japon pour Le Journal du Dimanche
© 2011 – Article original sur le site du JDD

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