Natsume Sôseki est sans doute l’un des écrivains japonais les plus renommés. Pourtant, je le confesse, j’ai lu avec un plaisir très modéré ses romans les plus célèbres, Botchan, ou encore Je suis un chat.

(DR)
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C’est la lecture d’une conférence intitulée Mon individualisme (1914) qui a ranimé mon intérêt pour son œuvre romanesque et ce Rafales d’automne, fraîchement paru chez Philippe Picquier. Écrit six ans avant Mon individualisme, ce texte aborde les mêmes thèmes – le pouvoir de l’argent, son rapport à l’art et à la science, le sens de l’existence – avec une virulence et une liberté de ton d’une toute autre ampleur.

Rafales d’automne trace le portrait de deux jeunes gens unis par une amitié bancale. Emmuré dans sa pauvreté et dans une solitude envieuse et hostile, Takayanagi vivote en traduisant un manuel de géographie. Rêvant d’écrire un chef-d’oeuvre qui lui vaudrait gloire et richesse, il maudit la société qui l’en empêche. Son camarade Nakano bénéficie d’une situation plus enviable : rejeton de la haute bourgeoisie, cet esthète cultive à loisir ses dispositions artistiques, à l’abri de la fortune familiale. Imperméable à toute notion de lutte des classes, sa nature ouverte et volontiers généreuse peine à comprendre le pessimisme et l’attitude fermée de Takayanagi à l’égard du beau monde dont il lui ouvre parfois les portes.

C’est au travers d’un troisième personnage, Dôya, que Sôseki s’exprime le plus directement. Ce professeur de littérature, chassé à plusieurs reprises des postes qu’il occupait pour son manque de révérence à l’égard de l’argent, a finalement tourné le dos à l’université pour transformer la société par sa plume et ses discours, au mépris de son confort matériel et de toute convention. Dans un virulent discours à la jeunesse, Dôya dénonce le conformisme des goûts de la classe aisée, son asservissement au style de vie occidental, et sa tendance à user de ses richesses pour imposer ses jugements esthétiques ou moraux, comme si les unes pouvait légitimer les autres. Il fustige tout autant l’attirance des hommes de science pour l’argent et ceux qui en ont : « Comment gagner de l’argent avec la science ? On fait des études pour devenir savant, un point c’est tout. On ne gagne pas d’argent avec ça. […] La science est un appareil qui éloigne de l’argent. Si vous voulez de l’argent, vous n’avez qu’à devenir homme d’affaire ou marchand, autant de métiers dont le but est de faire des bénéfices. » Enfin, il exhorte les jeunes gens à se battre pour un idéal plutôt que pour leur propre réussite : « La société civilisée est un champ de bataille où l’on ne voit pas le sang couler. […] Vous devez vous préparer à tomber. Rester les bras croisés dans un monde soi-disant en paix tout en vouant un culte à la réussite est le signe d’un manque total de valeur humaine. »

Ironique, grave et sans complaisance, Rafales d’automne est l’œuvre d’un homme qui s’inquiète et s’indigne, dans un Japon modernisé à marche forcée, de voir tous les idéaux soumis à un seul, la réussite et l’argent. Indignation emportée par le vent, balayée par l’histoire, mais à jamais indispensable.

Écrit par Élisabeth de Sukinanihongo