Pourquoi le Japon résonne-t-il autant à l’intérieur de nous ?
Cette question, je sais que je ne suis pas le seul à me la poser. Elle peut surgir avec le vide qui accompagne le retour d’un voyage dans l’Archipel, mais elle peut tout aussi bien naître sans n’y avoir jamais mis les pieds. Un instant japonisant, une œuvre littéraire, une création artistique, une vidéo, un son – souvent, tout ce qui touche au Japon suffit à provoquer cette résonance.
Pour celles et ceux qui en douteraient, je vous invite à relire les écrits de Vincent Van Gogh à son frère Théo : il nourrissait un Japon intérieur à travers les estampes et les récits, sans jamais s’y être rendu.
Pour ce nouveau numéro de Sencha, nous avons choisi d’explorer le Japon de l’intérieur. Pas celui que l’on vante pour voyager, mais celui qui se loge dans le for intérieur des individus, celui qui touche à l’intime, celui de l’émotion.
La résonance du Japon ne m’est pas étrangère : elle m’accompagne depuis l’enfance, sous l’influence de dessins animés longtemps décriés comme « moches et violents » dans les années 1990. Puis, au fil de mon développement personnel, certaines valeurs japonaises ont continué à résonner en moi, jusqu’à mettre en lumière des sensibilités qui, jusque-là, étaient peu considérées dans notre société française : celles des personnes introverties et hypersensibles.
Le Japon, ses arts, sa culture, sa vision du monde, m’ont offert un cocon. Un espace dans lequel j’ai pu trouver une alternative face à la dureté du réel : les moqueries, les pressions et les brimades liées au fait de ne pas être « comme les autres » – trop timide, trop lent, trop sensible.
C’est peut-être paradoxalement ainsi que le Japon peut sembler offrir un terrain étonnamment réconfortant aux personnalités neuroatypiques.
La société japonaise ne valorise pas explicitement ces profils. L’expression de l’individualité y demeure complexe, et le marteau n’est jamais bien loin, me direz-vous.
Pourtant, sa culture du groupe et du contexte (voir p. 48), ainsi que l’attention portée à l’instant présent, offrent des réponses là où nos sociétés occidentales, plus normatives, n’en proposaient pas.
Cette différence se retrouve jusque dans la manière même de penser l’émotion. Comme le souligne Erica dans La France vue par une Japonaise (voir p. 50), l’étymologie n’est pas neutre. En français, le mot « émotion » vient du latin emovere (construit avec ex/e et movere), qui signifie littéralement « mettre en mouvement vers l’extérieur ». En japonais, le mot émotion s’écrit 感情 (kanjō), une association de deux kanji : 感, « ressentir », et 情, « sentiment », « cœur ». Une expérience avant tout intérieure, qui n’implique pas nécessairement une mise en mouvement visible ou démonstrative.
Deux manières d’habiter le ressenti, deux manières d’accepter les différences, et surtout de tolérer une cohabitation sans chercher à en faire une norme.
Ainsi, ce numéro de Sencha n’apporte pas de vérité définitive à notre question introductive. Mais nous espérons que ce dossier vous offrira des éléments pour comprendre ce que le Japon éveille en nous, et ce que sa manière d’habiter l’émotion – parfois déroutante – vient interroger.
Adrien Leuci – Directeur de la publication
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