La structure de l’entreprise japonaise, et la société japonaise dans son ensemble, sont souvent vues par les Français comme ultra-hiérarchisées et extrêmement sévères. Mais qu’en est-il exactement ? Pour une chose, cette hiérarchie n’est pas la même que celle qui prévaut en France. Sa forme et son fonctionnement se conforment avant tout à la verticalité de la société japonaise. Pour une autre, l’organisation de l’entreprise japonaise, comme celle de l’entreprise française, présente des rigidités mais aussi des tolérances.

AZRA-8-icone-ueShitaLes livres d’Amélie Nothomb et la presse magazine ont popularisé l’idée d’un système d’entreprise japonais tyrannique et cruel. Pourtant, sauf exception, le fonctionnement hiérarchique japonais est plus souvent basé sur la suggestion et la décision concertée que l’autorité directe et la décision d’un seul homme, comme c’est souvent le cas en France. On sait aussi que l’entreprise japonaise exige de ses employés un renoncement que les Français n’accepteraient pas (absence de vacances, heures supplémentaires non payées…), mais paradoxalement, la France n’est pas en reste en termes de détresse liée au travail. Mon lecteur comprendra que je ne prétends pas ici que l’entreprise japonaise est idéale, mais simplement que sa hiérarchie apparemment rigide est en fait la forme ordinaire d’un système où l’usage de l’autorité n’est pas majoritaire.

Dans une société horizontale comme la France, les membres d’un groupe donné peuvent être hiérarchiquement égaux, quel que soit leur âge, leur ancienneté ou leur qualification. Pensons par exemple à une fratrie, aux participants à une réunion ou encore à un groupe d’étudiants en sortie. Même s’il y a des exceptions culturelles ou régionales, cette égalité est la norme dans nombre de circonstances. Au Japon au contraire, l’organisation sous forme de colonnes* fait que tout individu se positionne nécessairement au-dessus (ue) ou au-dessous (shita) de son prochain. Même une sortie d’étudiants s’organise naturellement en fonction de l’âge de ses membres. Dans un groupe de travail, chacun sait toujours clairement qui est au-dessus ou au-dessous.

AZRA-8-UeShitaDans l’entreprise française, il existe une pyramide hiérarchique au sommet de laquelle se trouve la direction, puis les différents échelons décisionnels. Néanmoins, à chaque échelon, plusieurs individus sont hiérarchiquement égaux et peuvent travailler en formant une équipe de pairs. Ainsi un chef de projet peut-il diriger des personnes d’âges, de fonctions et de compétences différentes, et ces personnes ne seront pas hiérarchisées les unes par rapport aux autres. Toutes subordonnées à leur chef, elles pourront (et devront) travailler directement ensemble et s’échanger des informations. Au Japon, on est en pratique jamais dans une telle situation. Chacun est entouré de supérieur direct ou de collaborateurs de position moindre, jamais d’égaux au sens strict.

En France, l’employé possède un pouvoir de décision personnel. Ainsi, l’ouvrier pourra décider unilatéralement de changer une pièce, le cadre pourra prendre la responsabilité d’un nouveau projet sans en discuter préalablement avec sa direction ni ses subordonnés. Ce pouvoir s’accompagne chez les supérieurs de la possibilité de donner des ordres directs et catégoriques. Au Japon au contraire, l’information et les instructions descendent la chaîne hiérarchique, puis, par un système complexe de réunions et de consultations internes, remontent jusqu’aux niveaux supérieurs, avant de redescendre sous forme de projet. Un supérieur qui utilise l’autorité pour imposer un plan se trouve en fait, pour ses collègues, en situation d’échec.

* Voir No5 : Qu’est-ce que le fameux «esprit de groupe»?

Pour en savoir plus : Jean-Luc Azra (2011) «Les Japonais sont-ils différents?» (Éditions Connaissances et Savoirs)