La philosophie japonaise (nihon tetsugaku) possède diverses racines et puise ses fondements dans un héritage multiple : philosophie chinoise, confucianisme, préceptes bouddhistes, et shintō. Au début du  20e siècle, le philosophe Nishida Kitarō, passionné de philosophie occidentale, fondera l’École de Kyōto. Le renouvellement de la philosophie japonaise moderne s’est opéré dans un contexte socio-politique particulier.

, La philosophie japonaise et l’École de Kyôto
La promenade des philosophes (tetsugaku no michi) à Kyōto, nommée d’après Nishida qui empruntait quotidiennement ce chemin pour méditer.

 

Des origines hybrides

Initialement irriguée par le néo-confucianisme, le bouddhisme, puis le shintō, la philosophie japonaise (Nihon tetsugaku) a connu un processus d’occidentalisation à partir de l’ère Meiji (1868). Cette époque a constitué une rupture dans la société japonaise sur les plans politiques, économiques et sociétaux, mais rupture également dans l’histoire de la philosophie japonaise. Les philosophes japonais commencent alors à étudier et traduire les textes de la philosophie occidentale.

Le saviez-vous ?

Les pratiques Sokushinbutsu, où certains moines bouddhistes japonais s’auto-momifiaient dans un acte de dévotion extrême, ont perduré jusqu’au XIXe siècle.

Dans la langue japonaise co-existent des caractères japonais et chinois relativement « abstraits » (Yasuhiko Sugimara, dans l’émission « Les Nouveaux chemins de la connaissance », Philosophie japonaise : l’école de Kyôto sur France culture, en novembre 2013). Pour traduire la philosophie occidentale, il a donc fallu aux philosophes japonais se référer aux ressources culturelles chinoises.

Trois éléments, japonais, chinois, occidental, se sont ainsi agglutinés et mélangés pour créer cette pensée nouvelle qu’est la philosophie japonaise contemporaine.

L’École de Kyōto

L'Université de Kyōto, au sein de laquelle Nishida a créé l'École de Kyōto.
L’Université de Kyōto, au sein de laquelle Nishida a créé l’École de Kyōto.

La philosophie japonaise moderne puis contemporaine se caractérise en ce que la traduction des textes de philosophie occidentale vers la langue japonaise a permis l’émergence d’une pensée nouvelle d’une part, puis la création d’une école de pensée singulière d’autre part.

Ce renouveau de la pensée japonaise va en effet se déployer dans la première partie du 20e siècle avec la création par Nishida Kitarō, à partir de 1913, de la première école de philosophie japonaise : l’École de Kyōto (Kyōto-gakuha), dont la pensée s’appuie sur l’attrait particulier de Nishida pour la phénoménologie et les travaux d’Edmund Husserl, Martin Heidegger, et Max Scheler.

Les plus illustres représentants de cette école sont, outre son fondateur Nishida Kitarō, Tanabe Hajime, Keiji Nishitani et Watsuji Tetsurō. Parmi les ouvrages les plus importants issus du courant de pensée de l’École de Kyōto on peut citer L’éveil à soi de Nishida Kitarō, et Rinrigaku (« Éthique ») et Fūdo, le milieu humain de Watsuji Tetsurō.

L’identité

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Martin Heidegger, photographié par son fils Hermann dans les années 50.

La pensée de l’École de Kyōto se réclame entre autres du philosophe allemand Heidegger, et plus généralement de la phénoménologie occidentale. Elle a notamment donné à voir l’éthique, avec notamment Nishida et Watsuji Tetsurō, et conformément à l’héritage de la philosophie continentale, comme une condition de définition de soi, comme ce qui « éveille à soi » dans le rapport à l’autre d’une part, et dans le rapport à un milieu d’autre part.

Il existe deux concepts centraux dans la philosophie de Nishida Kitarō : en premier lieu, « l’éveil à soi » (jijaku), c’est-à-dire ce qui dépasse la « conscience de soi », thème qui va parcourir son œuvre. L’éveil à soi commence  dans la rencontre avec le « tu », qui est ce par quoi le « je » va pouvoir accéder à son identité personnelle. Puis sa philosophie s’orientera vers le concept de « logique du lieu » (basho, lieu, endroit) avec notamment l’ouvrage « De ce qui agit à ce qui voit ».

Influencé également par l’ontologie de Heidegger, Watsuji Tetsurō fera de l’ouvrage Fūdo, le milieu humain une réponse à Être et Temps du philosophe allemand. Il fonde son éthique de l’identité sur l’insertion des individus dans la société. On voit ici à quel point la notion de groupe, d’appartenance à une communauté, est mis en avant dans la pensée japonaise et ceci avant même la diffusion des nippologies et leur succès (Fūdo a été écrit en 1935). Son œuvre témoigne également d’un déterminisme que l’on retrouve systématiquement dans les discours des nippologies : par exemple, chez Watsuji, le milieu climatique définit l’individu. La spatialité est envisagée comme un critère de condition d’existence. Il s’agit ici d’un déterminisme environnemental.

Le nationalisme

L’École de Kyōto s’est attelée dès ses prémisses à une critique de la modernité en tant que processus d’occidentalisation du Japon.

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Nishida Kitarō

En juillet 1942, des disciples de Nishida animeront un colloque intitulé « Le dépassement de la modernité » dont l’axe de réflexion principal était la question de savoir comment retrouver l’essence de l’identité japonaise tout en résistant à l’occident.

Cette critique de la modernité s’inscrit dans un contexte de bouleversements politiques et économiques au Japon, et se matérialisera dans l’engagement nationaliste, et le soutien à la politique militaire et impérialiste japonaise, de la part de certains représentants de l’École de Kyōto.

Il y a donc dès la première moitié du 20e siècle, et avant même la résurgence des discours des nippologies, une adhésion de la part d’une frange des intellectuels japonais à l’ultra-nationalisme, manifestement envisagé comme ce qui va permettre de répondre à ce qui paraît alors être un besoin de s’affirmer sur la scène politique internationale vis-à-vis de l’occident, en mettant en avant la conviction d’une supériorité culturelle japonaise.

L’École de Kyōto et les nippologies

Il semble que l’École de Kyōto et les nippologies entretiennent quelques similitudes dans la façon dont elles ont théorisé la question de l’identité. Il est frappant de constater que ces deux courants de pensée aient pu entretenir des relations si étroites avec le nationalisme, de par notamment l’adhésion d’un certain nombre d’intellectuels japonais à ces discours nationalistes.

L’idée du dualisme inhérent à l’existence d’une identité japonaise singulière et qui sera également véhiculée par les nippologies, montre que finalement, l’autre (qui est présenté comme nécessaire à la définition de soi chez quelques philosophes parmi ceux qui ont inspiré les penseurs de l’École de Kyōto, et dont l’idée a été reprise par Nishida sous le concept-clé d’éveil à soi), se cristallise pour nombre d’intellectuels japonais dans la figure de l’occident.

Ce dernier est perçu comme menaçant, et un grand nombre de philosophes de l’École de Kyōto, ainsi que les auteurs des nippologies, ont tâché de lutter contre une certaine idée de « l’esprit occidental », afin de préserver d’une part un désir d’hégémonie japonaise, et d’autre part l’idée d’une essence japonaise particulière comme fondement de la singularité de « l’esprit japonais ».

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Allégorie de la modernité combattant la tradition, au début de l’ère Meiji (ca. 1870) – auteur inconnu

L’École de Kyōto a œuvré à démarquer la philosophie japonaise de la philosophie occidentale, en l’instituant d’une part comme une philosophie à part entière, et d’autre part, en cherchant à lui conférer une singularité qui serait propre à un mode de pensée japonais.

Pour en savoir plus :

Manon Courtaud

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